Depuis 25 ans, l'accessibilité aux services des urgences fait les manchettes. Tous les partis politiques ont voulu améliorer la situation et, sans l'ombre d'un doute, des ressources considérables y ont été consacrées: construction d'unités spacieuses dernier cri, acquisition d'équipement, équipes d'experts nationales, etc. Mais les améliorations attendues ne sont pas au rendez-vous et parfois, la situation empire. Se pourrait-il que plus on essaie de rendre les urgences performantes, plus on y crée de la congestion? Se pourrait-il que la mission première d'une unité d'urgence, soit de soigner des situations urgentes ou présumées urgentes, se perde dans une multitude d'autres activités, comme celle de répondre à des demandes pour des services qui devraient être accessibles ailleurs? Y aurait-il méprise quant à la nature du problème?

Alain Larouche LA PRESSE

Quand un patient est amené aux urgences pour une situation urgente, il n'y a pas de problème: l'action est immédiate, l'état est stabilisé et l'hospitalisation est rapide. Cependant, certains de ces patients attendent un lit d'hospitalisation depuis les urgences puisque celles-ci sont dotées de capacités de surveillance équivalentes, parfois même supérieures, à celles des étages de l'hôpital. On peut se questionner ici sur la mission de ces urgences.

 

D'autres situations laissent songeurs:

- des malades chroniques dont la condition de santé s'est déséquilibrée ou des personnes en perte d'autonomie qui se font traiter aux urgences faute de soins adéquats accessibles ailleurs dans le réseau;

- des personnes qui présentent un problème subaigu et qu'on garde un peu plus longtemps pour compléter une investigation non urgente;

- des personnes alitées par compassion par l'infirmière du triage - celle-ci sachant que si elle renvoie le patient dans la salle d'attente, celui-ci attendra beaucoup plus longtemps (on a observé, dans une des urgences, que 14% des patients étaient de retour à la maison dans un délai maximum de trois heures après avoir été installés sur une civière);

- des patients gardés en observation pour compléter des traitements qui devraient être offerts ailleurs dans l'établissement;

- des visites de relance, voire des visites sur rendez-vous!

La moitié de toutes les journées d'hospitalisation sont le lot de moins de 3% de la population du Québec (sur une période de trois ans). Ces personnes sont hospitalisées trois fois ou plus et pour une majorité d'entre elles, ce sont des personnes porteuses de multiples maladies chroniques. Ces dernières présentent des conditions de santé très sensibles à une bonne organisation des services ambulatoires, des soins proactifs, coordonnés, donnés par des équipes interdisciplinaires en soutien actif au médecin de famille.

Là où ces mesures ont été implantées, on a observé des chutes des taux d'hospitalisation de 50% à 80%. On parle ici de centaines de lits au Québec qui pourraient être libérés si on organisait la première ligne de manière adéquate. À ceux qui diront qu'il faut de l'argent pour cela, je réponds qu'on en dépense bien plus pour opérer comme on opère actuellement. La démonstration se fait facilement.

Il est vrai qu'avec l'âge et le cumul des maladies chroniques, les risques de perte d'autonomie sont élevés. Or, il est connu que lorsqu'une personne est en perte d'autonomie physique, le pire service à lui rendre, c'est de la coucher sur une civière en attendant que... C'est ce que l'on fait lorsque cette personne est amenée aux urgences. Il existe pourtant des modes d'intervention efficaces, connus, évalués nous permettant de maintenir, voire d'améliorer le niveau d'autonomie de ces personnes à l'extérieur du milieu hospitalier.

Y a-t-il de l'espoir? Assurément. La priorité doit être accordée aux soins des malades chroniques, dans la communauté, à l'aide d'équipes interdisciplinaires en soutien aux médecins de famille et avec le patient et ses proches, qui sont dans le coup pour la prise en charge de leurs problèmes de santé. Ah oui, j'oubliais! Manque-t-il de médecins de famille? Certainement, si on continue de fonctionner comme cela.

Une collègue racontait récemment, lors d'une allocution, son expérience de médecin de famille qui fait de tout et qui a une très large clientèle. Elle affirmait ne pas avoir de liste d'attente parce qu'elle s'organise autrement! Plusieurs initiatives existent au Québec. Il s'agit de s'en inspirer et de cesser de miser sur les urgences.

Alain Larouche

L'auteur est médecin du Groupe conseil santé Concerto et expert-conseil en organisation des services médicaux.