La politique internationale est pour le moment le grand absent des débats de la campagne électorale. À dire vrai, rares ont été les élections durant lesquelles le rôle et les intérêts du Canada dans le monde ont été réellement et publiquement débattus.

Justin Massie et David Morin

Il y a quelques mois, plusieurs croyaient pourtant que l'Afghanistan serait un enjeu central des prochaines élections. À l'exception des pressions de l'opposition afin que les coûts de la mission soient rendus publics ou les assimilations simplistes entre Stephen Harper et George W. Bush, l'écho est faible. Si certains analystes soutiennent que la mort d'un 100e soldat canadien ramènerait la question au coeur du débat public, rien n'est moins sûr.

Il y a d'abord la manoeuvre du premier ministre Harper qui a tenté de soustraire l'Afghanistan du débat public en réitérant que la mission canadienne prendrait fin en 2011. Si cette promesse fleure bon l'argument électoral et n'engage pas vraiment le gouvernement conservateur s'il devenait majoritaire, elle a l'avantage d'avoir désamorcé une bombe politique.

Conservateurs et libéraux semblent d'ailleurs se satisfaire de cette marginalisation du dossier afghan. Les premiers redoutent que le scepticisme éprouvé par une majorité des Canadiens - et par trois quarts des Québécois - mine leurs chances de succès. Les seconds craignent que leur appui à la prolongation de la mission réduise leurs gains électoraux, particulièrement au Québec.

Si le Bloc québécois dénonce la politique «belliqueuse» du gouvernement Harper, il se heurte à un public finalement assez désintéressé: plusieurs sondages indiquent que moins de 5% de la population estime que la politique étrangère devrait être un thème important des élections. Ce qui explique l'absence de débats à propos d'enjeux pourtant cruciaux liés à la mission afghane.

Enjeux cruciaux

Au moins trois d'entre eux méritent d'être débattus. Premièrement, il est à noter que les libéraux semblent, à certains égards, plus interventionnistes que les conservateurs. Leur plateforme électorale indique un désir d'intervenir militairement «ailleurs dans le monde», c'est-à-dire n'importe où sauf à Kandahar, incluant une autre province afghane. Alors que les conservateurs envisagent une présence militaire allégée à Kandahar afin, entre autres, de donner un répit aux Forces canadiennes, les libéraux ne précisent ni où ni pourquoi le Canada devrait s'engager ailleurs.

Deuxièmement, le Canada pourrait se retrouver dans une position difficile au moment de se retirer (partiellement) d'Afghanistan. D'une part, le processus de négociation avec les talibans modérés risque de ne pas être achevé. Après avoir sévèrement critiqué «Taliban Jack» (Layton) à ce sujet, les conservateurs ont en effet fini par appuyer officiellement «l'établissement d'un processus transparent et efficace visant à la réconciliation des insurgés». Un second objectif pour 2011 veut que l'armée nationale afghane soit «responsable de la sécurité dans trois des six districts clés de Kandahar» et que quatre des cinq bataillons de l'armée afghane soient autonomes. Ceci signifie que le gouvernement Harper sait pertinemment que la tâche de l'OTAN dans la province sous responsabilité canadienne ne sera pas terminée d'ici 2011.

Troisièmement, même s'il atteignait ses objectifs, le Canada sera sans doute sollicité afin de «terminer le travail» à Kandahar. Que ce soit Barack Obama ou John McCain qui soit élu à la présidence des États-Unis, l'Afghanistan risque de redevenir le centre d'attention de Washington dans sa guerre contre le terrorisme. Le désengagement militaire canadien pourrait donc irriter le futur résident de la Maison-Blanche. Quelle devra alors être l'attitude d'Ottawa face aux probables pressions américaines? Et plus largement, quelle attitude adopter face aux possibles pressions des autres pays membres de l'OTAN, ceux européens notamment qui, comme la France, ont réitéré leur engagement en Afghanistan et qui récusent tout calendrier de retrait militaire prématuré?

Les tentatives du gouvernement Harper d'améliorer les relations canado-américaines et franco-canadiennes pourraient ainsi être rudement mises à l'épreuve. De cela non plus, il n'est pas question dans cette campagne électorale. Force est de constater qu'une fois encore, les Canadiens comme les Québécois devront signer un chèque en blanc à leurs représentants politiques et faire confiance au prochain gouvernement fédéral pour mener une politique étrangère qui serve à la fois leurs intérêts et leurs valeurs.

Justin Massie est doctorant à Queen's University et David Morin est chercheur post-doctoral au Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix de l'Université de Montréal. Tous deux sont chercheurs associés à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes de l'UQAM.