L'intervention massive d'environ 850 milliards de dollars du gouvernement américain, soit environ 5,9% du PIB, pour soutenir le système financier et les fusions envisagées ou déjà réalisées des quatre plus grandes banques d'investissement indiquent clairement que le système financier américain vit une crise très grave. Que s'est-il passé pour en arriver là? À notre avis, une partie de l'explication se trouve dans les fragilités systémiques mises en place au début du siècle dernier par des mesures instaurées à la suite des crises de l'époque.

Jean Roy LA PRESSE

En 1927, la loi McFadden interdisait l'«Interstate banking», forçant ainsi le morcellement géographique des banques et menant à un système bancaire comptant plus de 13 000 institutions à la fin des années 80. Puis, en 1933, la loi Glass-Steagall séparait les banques commerciales et les banques d'investissement. Ces deux lois avaient pour objet la fragmentation du système à la fois géographiquement et fonctionnellement afin de pouvoir mieux le contrôler. Elles ont eu un effet structurant majeur, qui, en contenant le développement des banques commerciales, a clairement favorisé le développement des marchés financiers, à la fois plus dynamiques et plus volatils.

À la fin du XXe siècle, les Américains ont reconnu les inconvénients de ces lois et les ont abolies. En 1994, la loi Reagel-Neil permettait l'«Interstate banking» et en 1999 la loi Gramm-Leach-Bliley permettait la création de holdings financiers intégrés. Ce changement de cap réglementaire a marqué le début de la consolidation du système. Le nombre de banques commerciales a été considérablement réduit, mais il en demeure encore près de 8000 et la consolidation fonctionnelle n'en est encore qu'à ses débuts. Le profil actuel du système financier américain demeure donc tributaire des lois du début du siècle dernier.

Conséquences

Quelles ont été les conséquences de ce profil structurel? Un grand nombre de banques étant petites, un marché secondaire des hypothèques est devenu nécessaire pour leur permettre d'équilibrer leur bilan, tant en terme de flux de capitaux que de risque de crédit; d'où l'essor du marché de la titrisation hypothécaire ou des MBS (Mortgage Back Securities) et la création des institutions pour les favoriser: FHA, Freddie Mac et Fannie Mae. D'autre part, les banques d'investissement autonomes, ne recevant pas de dépôts des particuliers, ont joui d'une plus grande flexibilité réglementaire que les banques commerciales et ont pu assumer des niveaux de risque élevés, cela favorisant le développement des entreprises et ne présentant pas, pensait-on, de risque systémique.

Voulant favoriser la propriété résidentielle, le gouvernement a permis la déductibilité des frais d'intérêts sur les hypothèques et le gouverneur de la FED, M. Greenspan, a ajouté à cela une politique monétaire de taux d'intérêt bas. Tout était en place à ce moment pour favoriser le développement de la bulle immobilière. Plus encore, l'introduction de produits dérivés complexes, comme les CDS (Credit Default Swaps), le laxisme des agences de notation et la présence de rémunérations incitatives excessives pour les gestionnaires financiers ont complété les ingrédients du désastre.

Deux observations importantes se dégagent des récents événements. D'une part, on assiste à la quasi-disparition du modèle d'affaire qu'est la banque d'investissement à l'américaine, qui a permis une prise de risque excessive sans capital suffisant. D'autre part, les banques commerciales résistent mieux à la catastrophe à cause de la stabilité de leur financement par le biais des dépôts de particuliers, de la diversification de leurs activités et de leur meilleure capitalisation. Ce sont les banques commerciales (JPMorganChase, Bank of America et Barclays) qui permettent pour l'instant de limiter les dégâts en absorbant les banques d'investissement (Bear Stearns, Merrill Lynch et Lehman Brothers). La résolution de la crise actuelle passe donc par une réforme structurelle qui, dans les faits, représente le renversement de la loi Glass-Steagall de 1933 et le retour à des banques universelles intégrées. Cette solution ramènera-t-elle le système financier américain à ses fragilités originales? Seule l'histoire le dira.

L'auteur est professeur titulaire de finance à HEC-Montréal et membre du conseil consultatif de l'Association internationale des assureurs de dépôts (IADI).