«La Romaine, c'est parti !», a lancé Jean Charest à Havre-Saint Pierre la semaine dernière. Après une longue traversée du désert, le développement de l'hydroélectricité serait-il enfin remis sur les rails? Je suis de ceux qui l'espère, mais pas à n'importe quel prix.

Gaëtan Lafrance

C'est loin d'être fini. Le gouvernement Charest a encore dans ses cartons l'équivalent de quatre projets hydroélectriques équivalents à la Romaine, soit environ 6000 MW. Quelles sont leurs chances de succès si une proportion importante de la population a l'impression que le tribunal, qui a la tâche d'évaluer ces projets hydrauliques, ne couvre pas tous les aspects du problème?

Selon la stratégie énergétique du Québec et le Plan Nord de Jean Charest, il est prévu que des projets hydroélectriques totalisant 7500 MW seront mis en production après 2015, la Romaine étant la première phase du programme. Cela signifie que, sans aucun ajout d'éolien à la capacité prévue d'environ 4000 MW, Hydro-Québec satisfera amplement la demande interne du Québec jusqu'en 2035.

Selon le scénario de référence d'évolution de la demande interne du Québec, un surplus qui pourrait avoisiner 20% de la production électrique du Québec/Labrador serait assigné à l'exportation d'ici une dizaine d'années (8% actuellement).

Premier constat: si le gouvernement du Québec continue sa lancée dans le développement hydroélectrique, l'éolien aura représenté tout au plus 5% de la production électrique du Québec. Autant dire que le rêve éolien au Québec aura duré le temps d'un coup de vent.

Deuxième constat : par une politique de quotas, le gouvernement a décidé que 7500 MW d'hydroélectricité seraient construits, quelque soit le coût, quelque soit la valeur des alternatives.

Troisième constat : pour une première fois dans son histoire, le Québec met de l'avant un projet énergétique dont les débouchés sont principalement l'exportation. Aucun débat, non plus une démonstration des risques, n'a été faite sur le sujet.

Le processus de décision actuel dérange non seulement les écologistes, mais également de plus en plus de gens ordinaires qui se demandent si l'analyse économique la plus élémentaire des filières les plus prometteuses a été faite et si une comparaison équitable des impacts environnementaux a été présentée. Même pour l'industrie de l'hydroélectricité, le contexte est mauvais. Le manque de compétition empêche l'imagination et le contrôle des coûts.

Le même problème s'est présenté dans le cas du projet Rabaska. Le BAPE a entériné le port méthanier de Lévis, comme si le projet de Gros Cocouna n'avait aucun rapport. Quelle idée de mettre en compétition deux sites à 200 km l'un de l'autre, dont l'un est fortement controversé? Pourquoi ne pas déterminer un site et faire jouer la concurrence au niveau des compagnies qui veulent bien s'y installer?

L'analyse pièce par pièce telle que le fait le BAPE a donc des lacunes importantes, si aucun autre organisme ne précise la justification globale de ces projets, si aucun autre groupe ne fait une analyse bénéfice-coût comparative des filières possibles. Il ne faut pas compter sur le gouvernement qui se réfugie derrière sa politique de quotas pour se soustraire de toutes analyses comparatives, cela pour les 25 prochaines années!

Finalement, le processus partiel de décision empêche tout débat serein et amène encore une fois son lot d'exagérations. D'un côté, on se tourne vers les Américains pour bloquer l'électricité du Québec? De l'autre, on attaque inutilement l'éolien. Voici quelques pistes de réflexion.

1. Un mandat plus large pour organisme independent. Bien qu'il faut redouter l'éternel débat de société, le processus d'évaluation doit être revu en faveur d'une certaine planification intégrée des ressources. Dans les dernières années, les politiques énergétiques du Québec pour les nouvelles filières de production d'électricité se sont limitées à des quotas, indépendamment de leur valeur économique et environnementale. Si cette politique de quotas a permis le déblocage de l'éolien et de l'hydroélectricité, il n'est pas judicieux de la prolonger indument.

2. Accroître l'électrification, pas seulement l'exportation. Pour plusieurs raisons conjoncturelles, dont le prix bas des combustibles fossiles et, faut-il le dire, une politique peureuse des autorités à promouvoir l'électricité, la part de l'électricité dans le bilan énergétique du Québec est restée à 38% environ depuis 20 ans. Dans un contexte avantageux pour la position concurrentielle de l'électricité du Québec à long terme, le Québec a le loisir d'établir des politiques précises d'électrification accrue dans tous les secteurs. C'est une alternative à l'exportation qui réduit les risques. Et le bilan environnemental ne s'en porterait que mieux.

3) Que le meilleur gagne. L'analyse multicritères doit primer. Tout simplement.

L'auteur est professeur honoraire à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS).