Le temps est venu de jeter un nouveau regard sur notre destin linguistique. Les défis qui nous attendent ne sont plus ceux d’hier. L’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de publier son rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, dont il faut saluer la qualité et l’équilibre. 

Mario Polèse Mario Polèse
Professeur émérite, Institut national de la recherche scientifique

Le rapport regorge d’informations. Selon les prédispositions du lecteur, certains y verront des signes encourageants tandis que d’autres y verront la confirmation du statut toujours fragile du français. Le portrait n’est ni tout rose ni tout noir. Une lecture plus approfondie du rapport nous permet, cependant, de découvrir que la nature du défi est en train de changer. Il est de deux ordres et touche surtout Montréal : (a) comment assurer la primauté du français dans un contexte de cohabitation avec une importante population anglophone ; (b) comment assurer la primauté de la langue nationale dans une métropole à vocation internationale dans un contexte où l’anglais est devenu la langue incontournable des échanges internationaux.

Le rapport confirme ce que nous savions déjà : il n’y a pas vraiment de problème à l’extérieur de la Région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal. À l’extérieur de la RMR, les principaux indices du poids du français (langue maternelle, langue d’usage…) se situent au-dessus de 90 % et frôleraient sans doute les 100 % si on enlevait l’Outaouais et quelques derniers patelins anglos.

Le défi se trouve à Montréal, lieu de concentration des immigrants. Or, ce que le Québec a accompli grâce à la loi 101 tient du miracle.

Le rapport de l’OQLF nous apprend que presque 90 % des enfants de langue maternelle autre fréquentent aujourd’hui l’école française (20 % en 1976) et atteint même 28 % pour les enfants de langue maternelle anglaise (8 % en 1976). Tout aussi révélateur, parmi les immigrants de langue maternelle autre récemment arrivés à Montréal, 75 % (parmi ceux qui ont effectué un changement) parlent le français à la maison. Ce dernier chiffre est d’autant plus impressionnant qu’il est supérieur au pourcentage (64 %) de francophones (langue à la maison) dans l’ensemble de la population montréalaise. Est-ce qu’il faut pour autant en conclure que la bataille de francisation des immigrants est définitivement gagnée ? Certainement pas ; mais il faut désormais regarder la question linguistique avec de nouvelles lunettes.

Montréal se distingue du reste du Québec par l’importance de sa population anglophone, quelque 650 000 personnes, qui autant que les francophones ont des droits historiques. La langue anglaise y a droit de cité (quoique encadrée par la loi 101) ; notre population anglophone estime, non sans raison, qu’elle a le droit d’employer sa langue dans l’espace public. Montréal abrite un vaste réseau d’institutions – écoles, hôpitaux, universités, etc. – où l’anglais reste (et restera) la principale langue de communication entre collègues. Il m’arrive d’enseigner et de diriger des étudiants à McGill… en anglais, bien entendu (du moins pour la plupart). 

Montréal se trouve, en somme, dans une situation particulière. Il est normal qu’une partie de sa population s’attende à être servie en anglais et il est normal qu’une partie de sa force de travail travaille en anglais. Imaginez un instant la région parisienne avec 2 millions d’anglophones (avec leurs institutions) et on comprend l’ampleur du défi montréalais.

L’immigrant qui débarque à Montréal le voit bien ; il est arrivé dans une ville de facto bilingue où pour avancer il lui faudra apprendre deux langues. Cela ne changera pas.

Mais la relation entre les deux groupes linguistiques a changé, une invitation à peut-être interpréter certaines tendances autrement. Je pense par exemple au célèbre « bonjour-hi ». La plus grande « indifférence » des jeunes francophones à un accueil bilingue n’est peut-être pas tant le signe d’un relâchement linguistique que d’une relation aujourd’hui plus égalitaire, moins politisée, avec leurs pairs anglophones qu’ils côtoient tous les jours dans les rues et les commerces de Montréal. L’anglais n’est plus la langue de l’oppresseur.

Montréal comme métropole

Toutefois, le grand défi des années à venir réside dans le rôle de Montréal comme métropole internationale. Ici, Montréal se compare à des villes comme Amsterdam, Francfort et, oui, Paris où l’anglais est devenu la lingua franca des visiteurs et des gens d’affaires de passage qui, en bonne partie, font vivre leurs centres-villes. Il est tout à fait possible aujourd’hui de survivre en anglais à Paris (j’en connais des exemples). C’est le propre aujourd’hui d’une ville internationale.

L’anglais est la langue des grands sièges sociaux et institutions internationales de Francfort, Amsterdam, Bruxelles, etc. Comme à Montréal, la connaissance de l’anglais y progresse sans doute comme critère d’embauche. Les emplois les plus subalternes ou qui n’exigent aucun contact avec le public à part, c’est à la lumière de cette réalité qu’il faut aujourd’hui lire les données sur la langue de travail.

Il serait utile de comparer les données montréalaises avec celles d’autres villes (si de telles données existent). Notre situation est-elle exceptionnelle ? Il serait également utile de mieux comprendre comment d’autres sociétés ont réussi à réconcilier la protection de la langue nationale avec l’ouverture à l’anglais. Je prends pour exemple les Pays-Bas où presque tous parlent l’anglais (et bien), mais ce qui n’empêche pas les Néerlandais d’être farouchement attachés à leur langue.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère linguistique, moins nourrie par la peur de l’anglais, et tant mieux. Mais les nouveaux défis à relever ne seront pas forcément plus faciles. Notre rapport à l’anglais a changé, mais l’anglais a changé aussi, devenant une clé d’accès indispensable au monde extérieur.