Le néolibéralisme a été caractérisé négativement comme un «fondamentalisme du marché» et une «privatisation du risque» (l'individu est seul responsable de son destin). Adoptant une perspective plus large, nous considérons qu'il a été une source d'importants changements, certains positifs, d'autres négatifs.

Gérard Bouchard et Michèle Lamont

Ainsi, dans les pays émergents comme le Brésil ou l'Inde, les effets ont été globalement positifs. Mais en Occident, le néolibéralisme a menacé les politiques sociales, accru la pauvreté et les inégalités, compromis certains indices de santé, amputé l'État de quelques-unes de ses fonctions de base et, dans quelques cas, éreinté les syndicats.

L'évolution de la société québécoise durant la période 1970-2000 fait voir une remarquable stratégie de compromis face au néolibéralisme. D'un côté, le Québec a adopté des éléments importants du nouveau régime, par exemple, en favorisant la dérèglementation des marchés (appui au traité de libre-échange nord-américain) et en stimulant l'entrepreneuriat. Mais en même temps, sans hausser dangereusement la dette de l'État, il a su protéger et même étendre ses politiques sociales (par exemple, les garderies). 

Il a aussi réduit la pauvreté et les inégalités, il a continué à augmenter ses investissements dans l'éducation (l'accès à l'enseignement supérieur a triplé), l'écart salarial entre hommes et femmes a été réduit, le taux de chômage a baissé et l'État a maintenu ses engagements, demeurant un acteur économique et social de premier plan.

Ces performances sont remarquables. Après quelques autres sociétés d'Europe, le Québec a fait durant cette période la démonstration qu'on pouvait poursuivre des politiques d'aide et de développement social sans s'appauvrir.

Ce qui est plus remarquable encore, c'est que ces réactions aux effets négatifs du néolibéralisme ont été rendues possibles grâce surtout à la vigilance de la population qui a, soit suscité et fortement encouragé des initiatives gouvernementales, soit résisté avec succès à d'autres initiatives visant à réaménager en profondeur la société suivant le crédo néolibéral. 

Contrairement à ce que l'on croit, ces résistances ne sont pas venues uniquement de la gauche. À elle seule, elle n'aurait pas fait le poids. C'est une très large partie de la population qui s'est portée à la défense de ce qu'on appelait alors le modèle québécois, et elle l'a fait à cause de son attachement aux valeurs profondes du Québec.

Ces valeurs, ce sont celles qui se sont progressivement forgées au cours de son histoire, marquée par la colonisation et diverses formes de domination (les capitaux anglophones, le clergé et ses alliés dans les milieux politiques et au sein des professions libérales). 

Cette histoire a aussi été marquée fortement par les tentatives d'assimilation et l'inquiétude permanente d'une culture minoritaire au Canada et sur le continent. De ces expériences prolongées ont résulté une volonté de résistance collective, une aspiration à l'unité et à la solidarité, une passion pour l'égalité, la justice sociale et la démocratie, ainsi qu'un rêve d'émancipation et d'affirmation nationale. 

Ce sont là les sources de la résilience québécoise. Et ici comme ailleurs, on voit qu'une société nourrit parfois ses rêves avec ce dont elle a été privée. L'espoir qui en résulte est le soutien de l'avenir.

*Social Resilience in Neoliberal Era, Cambridge University Press, sous la direction de Peter Hall et Michèle Lamont.