En matière d'assurance-emploi, il y a deux mauvais joueurs: les tricheurs, ceux qui abusent du pot commun et obtiennent des allocations de chômage sans véritablement chercher du travail, et le gouvernement fédéral qui ne s'est pas gêné par le passé pour exproprier les surplus des caisses de l'assurance-emploi.

Stéphane Pallage<br><i>L'auteur est professeur et vice-doyen à la recherche de l'École des sciences de la gestion (ESG UQAM).</i> LA PRESSE

Le gouvernement Harper fait beaucoup état des tricheurs, les passagers clandestins, ceux qui bénéficient indûment des contributions des autres. Une des motivations importantes de la réforme de l'assurance-emploi est précisément la volonté de réduire le nombre de ces mauvais citoyens qui passent entre les mailles du filet.

Il est difficile de mesurer l'importance du phénomène, puisque par définition, il est souterrain. Les chercheurs pensent qu'aux États-Unis et au Canada, environ 20% des demandes frauduleuses ne sont pas détectées par les mécanismes de surveillance des agences fédérales d'assurance-chômage, mais il n'y a pas de certitude sur ce chiffre.

Néanmoins, pour réduire le coût social supposé des resquilleurs, les gouvernements successifs ont limité la couverture d'assurance en imposant une période de contribution minimale, des périodes d'attente, des allocations inférieures à 100% du revenu d'emploi passé et limitées dans le temps.

Les travailleurs qui contribuent à l'assurance-emploi ressentent directement dans ces restrictions le poids de l'existence des resquilleurs.

Mais revenons sur l'autre mauvais joueur. Depuis 1996, les gouvernements fédéraux ont prélevé 57 milliards dans les surplus de l'assurance-emploi. Cette caisse d'économie est techniquement la propriété du collectif de travailleurs qui y a contribué. Nous pouvons gager sans difficulté qu'il aurait fallu un nombre considérable de resquilleurs bénéficiaires pour que le coût social s'élève à un tel chiffre. Les travailleurs sont donc doublement floués par l'appétit somme toute modéré des resquilleurs et par celui insatiable du gouvernement fédéral.

Le Québec s'interroge sur l'idée de rapatrier ou non le régime d'assurance-emploi. Dans son modèle actuel, ce n'est pas une bonne idée. On réduirait la taille du pot commun, ce qui, en assurances, signifie une plus grande difficulté d'offrir la même couverture de risque. On ne résoudrait en rien l'éventuel problème des resquilleurs bénéficiaires. Les bougons existent aussi au Québec. Et qui pourrait garantir aux travailleurs que le gouvernement du Québec n'aurait pas un jour l'idée d'imiter le gouvernement fédéral et de se servir des surplus de l'assurance-emploi québécoise pour éponger les éventuels déficits budgétaires?

Si nous souhaitons rapatrier l'assurance-emploi, changeons de modèle. Plusieurs pays, comme le Chili ou le Brésil, ont mis en place des comptes individuels d'assurance-chômage. Ils fonctionnent un peu comme des comptes REER obligatoires: les travailleurs y contribuent pendant la durée de leur emploi, à concurrence d'un certain plafond, et ils peuvent en retirer des montants spécifiés lorsqu'ils sont sans emploi et ce pendant un temps déterminé. Les contributions sont déductibles d'impôts. Le compte individuel appartient au travailleur. Il peut librement en bénéficier à sa retraite. Plus de possibilité de resquillage. Il n'y a pas de pot commun dont on puisse abuser. Plus besoin de surveillance des efforts de recherche d'emploi des bénéficiaires. Plus de possibilité d'expropriation d'éventuels surplus par un gouvernement.

L'idée est attrayante. Mais qu'arrive-t-il à ceux qui se retrouvent chômeurs alors que leur compte est vide? Subsiste pour eux une forme d'assurance-emploi traditionnelle, limitée dans le temps et dans la couverture.

Sommes-nous prêts à une telle innovation sociale? Elle serait bénéfique à plus d'une société.