Jean-François Lisée est mécontent. La semonce qu'il a servie dernièrement sur les ondes de CJAD à la Société de transport de Montréal (STM) n'a pas plu à tout le monde. Elle lui a même valu de vives critiques.

Publié le 13 févr. 2013
Yves Beauchemin
L'auteur est écrivain.
LA PRESSE

Le ministre reproche à la STM de ne pas obliger ses guichetiers à servir sa clientèle anglophone dans la langue de Stephen Harper. La STM, selon lui, devrait imiter l'Agence métropolitaine de transport (AMT), organisme gouvernemental qui oblige ses employés au bilinguisme. «STM, are you listening?», a lancé le ministre Lisée sur un ton de matamore.

Il n'y a qu'un hic: l'AMT contrevient à la Charte de la langue française. Et donc, la STM ferait de même en obéissant au ministre. Mais M. Lisée a sa réponse toute prête: l'affaire n'est que chiures de mouche; en fait, à l'entendre, il n'exige presque rien. D'ailleurs, croit-on sérieusement, dit-il, «que les allophones s'intégreraient davantage au français si les guichetiers de la STM aux métros McGill ou Peel faisaient semblant de ne pas comprendre les mots "one ticket, please"? Après tout, on ne leur demande que des "rudiments d'anglais" dans un centre-ville où par contre, on peut se faire servir en anglais dans tous les commerces».

M. Lisée semble s'accommoder avec une facilité surprenante des progrès continus de l'anglais dans le centre-ville de Montréal - pour ne parler que de cette partie de la métropole -, mais ce qui étonne encore plus chez lui, c'est son apparente méconnaissance des buts poursuivis par la Loi 101.

L'esprit qui a présidé à l'élaboration de cette loi fondamentale se résume en une phrase: toute personne vivant au Québec est présumée savoir le français. Sinon, à quoi rimerait ce statut officiel reconnu à notre langue? À de la pure foutaise. Un Québec à la fois français et pratiquant le bilinguisme institutionnel est une vue de l'esprit. Et d'un esprit singulièrement myope. Comme si, dans un continent massivement anglophone et qui exerce sur notre langue une pression de tous les instants, on pouvait faire progresser l'anglais sans faire reculer le français.

Il y a 37 ans (déjà!), le législateur, faisant preuve de bon sens et de sensibilité, avait prévu une application modulée et progressive de plusieurs articles de la loi 101 de façon à instaurer dans la paix ce changement socioculturel majeur qui réparait de graves injustices. De quelle patience avons-nous fait preuve! Aussi, un citoyen normal, vivant au Québec depuis des années et qui n'a même pas pris la peine d'acquérir les rudiments nécessaires pour acheter un billet de métro en français, devrait-il s'interroger sur son ouverture d'esprit et son sens communautaire. Et M. Lisée, au lieu de semoncer la STM, devrait plutôt admirer la cohérence et le courage dont elle a fait preuve dans la promotion de notre langue, et même - serait-ce trop lui demander? - s'en inspirer. J'ai bien dit: courage. Car les dirigeants de la STM doivent se sentir bien seuls depuis des années dans la poursuite de leurs efforts.

Par une étrange aberration, le parti politique qui a promulgué la Charte de la langue française ne semble plus tout à fait la comprendre. Qu'on pense aux promesses non tenues du gouvernement Marois quant à l'abolition des écoles-passerelles et à la fréquentation obligatoire du cégep français pour les non-anglophones. Cette confusion d'esprit a débuté il y a longtemps.

Qu'espère donc M. Lisée en voulant imposer cette piteuse reculade à la STM? Vaudra-t-elle au Parti québécois un seul vote anglophone? Allons donc! Par contre, elle alimentera la désaffection croissante des militants indépendantistes à l'égard d'un parti que René Lévesque avait fondé en vue de notre émancipation collective et qui ne semble plus rêver aujourd'hui qu'au pouvoir à la petite semaine. PQ, are you listening?