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Médecin désemparée

Certes, il faut organiser les consultations pour des... (Photo: GEOFF ROBINS, AFP)

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Certes, il faut organiser les consultations pour des maladies dont les Inuits ne souffraient pas dans le passé. Mais se pouvait-il que ma présence même, celle des autres médecins, «nourrisse la bête», comme si on «nourrissait» un cancer?

Photo: GEOFF ROBINS, AFP

Vania Jimenez
L'auteure est médecin de famille à Montréal.

La Presse

J'ai travaillé en tant que médecin «dépanneur» dans le Nord durant plusieurs années. Comme femme, j'ai été enchantée par sa beauté et par la sensibilité de ses habitants, j'en suis devenue (comme plusieurs) accro, dépendante. Comme praticienne, j'ai été bouleversée par l'état des lieux.

Pendant des années, de temps à autre, je suis allée «réparer» des corps malades. Des corps d'enfants inuits magnifiques, lorsqu'ils sont petits, chéris par leur communauté, des corps de femmes abîmées par des conjoints qui avaient perdu la raison, des corps d'hommes blessés, malades, de plus en plus gros, de plus en plus diabétiques. Désemparée, comme d'autres médecins avant et après moi, je me suis questionnée à propos du réel bien que je faisais là.

Certes, un bras, un membre cassé doit être réparé. Certes, il faut organiser les consultations pour des maladies dont les Inuits ne souffraient pas dans le passé. Mais se pouvait-il que ma présence même, celle des autres médecins, «nourrisse la bête», comme si on «nourrissait» un cancer?

Comment se pouvait-il que, année après année, les conditions sanitaires, démontrées rapport après rapport, se détériorent? J'ai entonné le refrain de la Santé publique: «Il faut faire de la prévention, il faut attaquer la racine du problème...»

Des comités ont été mis sur pied, on y a sagement inclus des Elders inuit. Encore et encore, ceux-ci ont parlé de culture, de tradition, de spiritualité. Ils hochaient la tête, parlaient lentement, choisissaient leurs mots, les yeux riant aux discours vindicatifs des autonomistes. Ils soulignaient au passage l'inutilité du discours «besoin d'argent». Mystérieusement, certains disaient. «Il y a trop d'argent ici.»

En 2006, j'ai accepté un poste administratif dans le réseau de la santé au Nord.

Mal m'en prit.

Moi qui avais été découragée par la futilité du travail de médecin, je me suis trouvée coincée entre une nostalgie/rêve de cette société où certains sont centrés sur la façon cosmocentrique de concevoir l'univers - et s'en réclament encore -, et une société «modernisante», vendue à l'idée du développement anthropocentrique moderne de cette société affamée, aspirant aux «biens et produits» de la société moderne. J'ai eu une vue en plongée, vertigineuse, sur les effets de cette polarisation.

Comme administratrice, lorsque j'ai demandé l'aide d'instances gouvernementales pour la gestion de certains fonds publics, on m'a servi le conseil suivant: «Vous savez, Dr Jimenez, les Autochtones, c'est délicat...»

J'ai quitté le Nord avec un malaise. Ma stratégie pour composer celui-ci a été d'écrire un roman, La fille de l'Inuit, roman en voie d'édition.

Il m'est toutefois resté une image lumineuse de mes séjours dans le Nord, un phare luisant dans la tourmente, montrant une piste, où se diriger, où ne pas se fracasser: les femmes inuits ont réussi à ramener la naissance, les accouchements dans leurs territoires. Dans ces maternités, dans une fierté tranquille, une reconstruction de l'identité s'amorce.

Pour appréhender la «tempête parfaite» (et, pourquoi pas, l'éviter), il m'apparaît fondamental, sinon vital, de poser notre regard et notre réflexion, tant individuelle que collective, sur la question de l'identité, celle des Inuits et des Autochtones... et la nôtre.




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