Dans l'attente de nouvelles du ministre Bernard Drainville concernant une éventuelle Charte de la laïcité québécoise, le débat trouve de plus en plus ses balises. Le projet d'une charte semble avoir germé sous l'humus épais d'un mécontentement face au modèle de laïcité ouverte défendu par le rapport Bouchard-Taylor.

Jonathan Guilbault<br><i>L'auteur est séminariste pour l'archidiocèse de Montréal et est en voie de devenir prêtre.</i> LA PRESSE

De fait, beaucoup de défenseurs du projet ne dissimulent guère leur sympathie pour une laïcité plus «pure», «stricte», «républicaine» dans laquelle, entre autres, les employés de l'État, des ministres aux enseignants et enseignantes, se verraient interdire le port de symboles religieux dans l'exercice de leurs fonctions ou le recours à d'éventuels accommodements raisonnables. La raison: l'inaptitude de l'État en matière religieuse ou philosophique, et donc sa nécessaire neutralité en ce domaine.

Cette inaptitude est réelle. Cependant, le fonctionnaire, un infirmier par exemple, ne se confond pas avec l'État. Nul ne devient jamais pur rouage. Même en fonction, un infirmier reste une personne, travaillant à l'aide de toutes les facettes de sa personnalité, de toute la force de ses convictions, formulées ou non. C'est ainsi qu'il peut apporter ce qu'il a de meilleur à la société.

Tout ce qu'on lui demande, c'est de s'évertuer à remplir ses fonctions sans prosélytisme et en traitant tous les citoyens de manière impartiale. Qu'il porte ou non une croix comme pendentif n'affecte en rien la neutralité de l'État ou la liberté de conscience d'autrui.

En fait, assimiler un fonctionnaire à l'État qu'il sert mène à l'attentat de sa liberté de conscience à lui, et fragilise ce que la neutralité de l'État a justement pour mission de sauvegarder et promouvoir: l'égalité de tous les citoyens.

Car si le ralliement à une philosophie de vie se manifeste rarement de manière ostentatoire, il en va autrement de l'adhésion aux religions, plus enclines à ritualiser le quotidien, l'être-ensemble, et à puiser dans l'univers symbolique. Ainsi, une laïcité aseptisant l'espace public entérine une discrimination voilée à l'égard de certaines personnes religieuses.

Puisque la croyance religieuse ou philosophique concerne toutes les dimensions de la personne, il est répressif de la bâillonner lorsqu'une personne entre dans la fonction publique. La crise du printemps dernier a servi d'exutoire à bien des frustrations, à bien des revendications, parfois outrancières; elle manifestait cependant, pour plusieurs, le désir légitime que la vie politique ne soit pas dominée par le cynisme, mais qu'elle soit le lieu vivant de l'expression efficace de la diversité des options.

Une laïcité faisant passer ses scrupules de neutralité avant son devoir de protéger l'épanouissement et l'expression de tous les citoyens prêche en fait l'uniformité. En faisant passer les serviteurs de l'État dans le lit de Procuste, elle ampute l'effort collectif de précieuses formes et forces vives.

Bref, dans son pèlerinage vers un interculturalisme fécond, le Québec ne doit pas succomber à la tentation d'un modèle de laïcité radical et finalement javellisant. Celui-ci traite une réalité mouvante, riche en diversité et en tensions, comme un problème au lieu d'une opportunité, et y apporte en plus une réponse simpliste, porteuse d'iniquités et d'intolérance. Il risquerait également de compliquer davantage la difficile intégration du passé catholique du Québec. En tout cas, il engagerait ses citoyens dans la grisaille froide et anesthésiante d'une neutralité imposée en climat idéologique d'État.