Les parallèles entre les crises financières qu'a connues le monde et la menace d'une cybereffondrement sont surprenants. Si la plus grande cybermenace vient des États voyous possédant la capacité de développer des virus informatiques extrêmement sophistiqués, les risques peuvent aussi provenir dehackers anarchistes et de terroristes, ou même de problèmes informatiques découlant d'une catastrophe naturelle.

Kenneth Rogoff<br><i>Ancien chef économiste au FMI, l'auteur est aujourd'hui professeur d'économie et de politique publique à l'Université Harvard.</i> LA PRESSE

Certains experts de sécurité ont déjà tiré la sonnette d'alarme. Dans l'ensemble cependant, peu de dirigeants consentent à compromettre la croissance dans le secteur technologique ou de l'internet de quelque manière que ce soit au nom d'une menace aussi diffuse.

Il n'est pas facile d'admettre ouvertement que les économies modernes dépendent lourdement d'énormes systèmes informatiques. Mais imaginons qu'un jour, un ensemble de satellites de communication clé tombent en panne ou que les bases de données des principaux systèmes financiers soient effacées.

De nombreux sceptiques prétendent qu'avec des mesures prophylactiques raisonnables peu couteuses, le risque de cybereffondrements à grande échelle serait considérablement réduit, et que les Cassandre exagèrent les pires scénarios. Ils considèrent que l'hypothèse selon laquelle, comme dans le film Live Free or Die Hard de 2007 avec Bruce Willis, des cyberterroristes et autres maîtres chanteurs auraient la capacité de mener l'économie globale à deux doigts du désastre relève totalement de l'imaginaire.

Il est difficile de dire qui a raison dans ce débat auquel participent d'éminents experts, d'un côté comme de l'autre. Mais il semble y avoir un nombre inconfortable de similarités entre l'économie politique de la régulation du cyberespace et celle de la régulation financière.

Tout d'abord, la cybersécurité tout comme la stabilité financière sont des sujets extrêmement complexes que même les régulateurs gouvernementaux ont du mal à maîtriser. La rémunération des experts dans cette industrie est largement supérieure aux salaires pratiqués dans les services publics, et les cerveaux les plus experts s'arrachent à prix d'or. En conséquence de quoi, certains prétendent que la seule solution serait l'autorégulation de l'industrie du logiciel.

Deuxièmement, tout comme dans le secteur financier, l'industrie des technologies est politiquement très influente par ses contributions et son lobbying. Or, l'influence excessive du secteur financier était à l'évidence l'une des principales raisons de l'effondrement économique de 2008 et est un des facteurs en cause dans l'actuelle crise de la zone euro.

Troisièmement, compte tenu du ralentissement de la croissance dans les économies avancées, il semble que la technologie de l'information soit la championne de la moralité, tout comme l'était la finance jusqu'à il y a cinq ans. Toute tentative gouvernementale brutale d'imposer une régulation ne parviendrait probablement pas à assurer une protection contre d'éventuelles catastrophes - mais elle étranglerait certainement la croissance.

Dans les deux cas - stabilité financière et cybersécurité - le risque de contagion crée une situation dans laquelle un écart peut se créer entre les motivations privées et les risques sociaux. Bien sûr, les progrès dans le secteur technologique entraînent globalement souvent d'énormes bénéfices sociaux, qui dépassent même, il est vrai, tous ceux produits par les autres secteurs ces dernières décennies. Mais, tout comme dans le cas des centrales nucléaires, le progrès peut s'avérer néfaste en l'absence de bonne régulation.

Enfin, les risques les plus importants relèvent de l'arrogance et de l'ignorance, deux caractéristiques humaines au coeur de la plupart des crises financières. Les récentes révélations sur les supervirus «Stuxnet» et «Flame» sont particulièrement déconcertantes. Ces virus, apparemment développés par les États-Unis et Israël pour désamorcer le programme nucléaire de l'Iran, englobent un niveau de sophistication jamais vu à ce jour. Si les gouvernements les plus avancés du monde développent ces virus informatiques, quelle est la garantie que quelque chose ne va pas mal tourner?

On nous dit de ne pas nous inquiéter d'éventuels cybereffondrements à grande échelle, parce qu'il n'y en a pas eu et que les gouvernements restent vigilants. Malheureusement, une autre leçon tirée de la crise financière est que la plupart des hommes politiques sont génétiquement incapables de faire les choix préventifs difficiles avant d'y être effectivement acculés. Espérons que la chance restera encore un peu de notre côté.

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