Kangiqsualujjuaq, petite communauté du Nord du Québec dans la baie d'Ungava. On y compte 874 habitants dont 46 souffrent de tuberculose. Cela représente 5% de la population. Reporté sur une ville comme Québec, ce taux voudrait dire 25 000 personnes, ou 94 000 personnes atteintes de tuberculose dans l'agglomération de Montréal. On n'ose même pas y penser.

Camil Bouchard<br><i>Professeur associé à l'UQAM, l'auteur s'exprime au nom du Collectif de chercheurs et d'intervenants pour les enfants autochtones.</i> LA PRESSE

Le taux de tuberculose chez les Inuits du Nord québécois avoisine maintenant celui des pays en voie de développement. Cette maladie épidémique a littéralement décimé la population au milieu du siècle dernier, et a conduit, entre autres facteurs, à la construction des villages égrenés aujourd'hui sur le pourtour maritime du Québec nordique. Elle était pratiquement disparue depuis 10 ans. Mais la détérioration des conditions de vie dans le territoire du Plan Nord la fait réapparaître.

Les intervenants de la santé publique se battent contre des éléments qui dans l'environnement des familles inuits représentent une menace de propagation du bacille, principalement le surpeuplement notoire des logements. Et ce n'est pas l'unique facteur en cause. L'insécurité alimentaire est, dans le Nord, beaucoup plus fréquente qu'ailleurs. Elle est reliée à des revenus insuffisants. Mais elle est également reliée à des prix à la consommation beaucoup plus élevés que dans les régions métropolitaines.

Tandis que les autorités régionales, appuyées par Québec, tentent de limiter un tant soit peu ces prix, le gouvernement fédéral a imposé une révision de sa politique de subvention au transport des biens de consommation: il sélectionne maintenant les produits dignes d'être consommés par les Inuits et plafonne arbitrairement les sommes consacrées à ces fins.

Le 2 mars dernier, le gouvernement du Québec annonçait la construction de 500 logements. S'ils sont effectivement livrés, ces logements ne viendraient combler que 50% des besoins: il en faudrait près d'un millier pour loger adéquatement la population. L'autre moitié aurait dû être assurée par le gouvernement fédéral, mais celui-ci ignore la question. Le Québec, las d'attendre une décision du fédéral dans ce dossier, a décidé d'agir seul.

En 2010, l'Administration régionale Kativik et la Société Makivik publiaient le Plan Nunavik, en réponse au Plan Nord du gouvernement québécois. Ce plan présente une vision très claire pour l'avenir de la région; il identifie les sept besoins prioritaires qui, selon les Inuits, devraient être d'abord satisfaits pour obtenir leur adhésion au Plan Nord. Parmi ces besoins prioritaires, le logement et la vie chère arrivent en tête de lice. Dans le premier cas, les Inuits demandent que le Québec comble l'entièreté des 1000 logements manquant dans l'inventaire. Dans le second cas, ils s'attendent à ce que le gouvernement du Québec s'attaque de toute urgence à ce problème du coût prohibitif de la vie dans le Nord.

Québec se retrouve coincé entre les besoins pressants de la population, les priorités d'Ottawa, plus enclin à réhabiliter la monarchie et à construire des prisons, et ses propres choix, comme les investissements massifs qu'il s'apprête à consentir pour faciliter la vie aux sociétés minières.

Il est compréhensible que les responsables inuits, dans le contexte où Québec recherche leur adhésion au Plan Nord, saisissent l'occasion pour tenter régler des questions vitales pour leur peuple. Cela prend un caractère d'autant plus urgent lorsque la tuberculose revient hanter les villages et la mémoire des familles. Cependant, la responsabilité légale (Convention de la Baie-James et du Nord québécois qui lie le fédéral) et morale du gouvernement fédéral est grande dans ce dossier. Son refus obstiné d'agir est carrément immoral. Vivement les casseroles devant le 24, Sussex!