On reste toujours marqué par le climat politique et social qui prévaut lorsqu'on a 20 ans, à plus forte raison si on est étudiant.

Joël Thibert<br><i>L'auteur est boursier Trudeau et doctorant à la Woodrow Wilson School of Public and International Affairs de l'Université Princeton, au New Jersey.</i> LA PRESSE

L'année où les sexagénaires d'aujourd'hui étaient dans la vingtaine, Pierre Trudeau était premier ministre du Canada, la fonction publique était en grève et les Nordiques arrivaient à Québec.

Lorsque les quadragénaires d'aujourd'hui ont eu 20 ans, l'URSS cessait d'exister, le pays était en pleine récession et le Québec disait non à l'Accord de Charlottetown. Les jeunes trentenaires, dont je suis, ont été marqués au début de la dernière décennie par l'élection de George W. Bush, les attentats du 11 septembre et la guerre en Irak.

Ceux qui ont présentement 20 ans auraient pu garder comme souvenir le sentiment de s'être éveillé à la chose publique et d'avoir accompli quelque chose collectivement. On peut imaginer que ces longues semaines passées à manifester, à dialoguer entre eux ainsi qu'avec d'autres membres de la société québécoise (dont leurs propres parents) auraient pu cristalliser chez eux le sentiment d'appartenir à une génération et de partager un certain nombre d'idéaux de justice et de solidarité sociale.

Or, étant donné l'échec des négociations, l'inflexibilité du gouvernement, la radicalisation de certains groupes d'étudiants opposés à la hausse, l'exaspération des nombreux étudiants en faveur d'un retour en classe, le recours aux tribunaux pour forcer les établissements d'enseignement à dispenser leurs cours et, finalement, l'adoption d'une loi spéciale pour «clore» le débat, c'est exactement l'inverse qui est en train de se produire.

On assiste à la désintégration d'une génération, avec d'un côté, ceux pour qui la hausse des droits de scolarité est une question d'éthique publique et qui refusent toute forme de débat qui porterait sur autre chose que la hausse elle-même. Et de l'autre ceux ne sont pas prêts à sacrifier leur trimestre ou qui sont tout simplement favorables à l'une ou l'autre des propositions gouvernementales.

La thèse de Mathieu Bock-Côté se vérifie d'elle-même: tous les Québécois ne s'identifient pas à la social-démocratie prônée par le Parti québécois et Québec solidaire et il existe bel et bien au Québec un fonds de conservatisme économique mêlé à une forme d'individualisme libéral. Que les idéologies se confrontent sur la place publique n'est pas en soi, un problème, au contraire; ce qui est absolument désolant, voir tragique, c'est l'absence totale de dialogue entre les rouges et les verts et le mépris mutuel qui s'est installé entre eux. Les uns et les autres sortiront du conflit avec le sentiment de s'être fait des amis, certes, mais des ennemis, aussi; ils se souviendront du printemps 2012 comme de cette époque de leur jeunesse où ils ont choisi - ou été placés, à leur insu - dans un «camp» ou dans l'autre.

Le Québec se diversifie sur les plans sociaux, culturels, politiques et idéologiques - et cette diversification transcende la langue et la «couleur de la laine». Malheureusement, nous ne sommes pas prêts à assumer nos propres différences et différends et la jeune génération n'y parvient pas plus que celles qui l'ont précédée. Le conflit étudiant n'est pas qu'un conflit entre étudiants: c'est un conflit entre deux (ou trois ou quatre) pans de la société qui ne se connaissent ni ne se reconnaissent. Or, cette reconnaissance doit d'abord venir des «vieux» - ceux qui, justement, ont embarqué dans le jeu des couleurs plutôt que de montrer l'exemple en rétablissant le dialogue.

Il n'appartient pas à la jeune génération de porter le poids du débat idéologique que leurs parents n'ont pas su mener à terme. C'est pourquoi il est grand temps que nos parents, nos aînés et nos sages se prononcent - non pas en faveur ou contre la hausse, mais plutôt pour le dialogue et contre le dogmatisme, pour l'ouverture et contre l'intimidation, pour l'écoute et contre la sourde oreille.