L'auteure est chercheure associée à l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et professeure de science politique au Collège André-Grasset. Sa thèse de doctorat analysait l'impact des fuites sur la politique étrangère des États-Unis.

Karine Prémont LA PRESSE

Certains analystes n'hésitent pas à comparer la publication des documents sur les ratés de la guerre en Afghanistan à la fuite spectaculaire des Pentagon Papers, survenue en 1971 sous Richard Nixon, en soutenant qu'elle forcera le président Obama à revoir sa stratégie militaire. À première vue, cette affirmation semble correcte, mais dans les faits, rien n'est moins sûr: les fuites non autorisées d'informations confidentielles ont en général très peu d'impact direct sur la politique étrangère américaine, comme on peut justement le constater avec la fuite des Pentagon Papers.

Il est vrai que la fuite de ce que les médias anglo-saxons appellent maintenant les Afghan War Logs ressemble beaucoup à celle des Pentagon Papers, qui constitue probablement la fuite la plus connue et l'une des plus importantes au sujet de la politique étrangère américaine. Ce document exposait les décisions et les actions menées au Vietnam par les États-Unis et, par extension, les erreurs commises par la Maison-Blanche et les décideurs militaires. Véritable catastrophe politique, la fuite des Pentagon Papers avait suscité l'ire des membres du Congrès, des médias, des citoyens américains et de l'opinion publique internationale. Malgré cela, la stratégie américaine au Vietnam n'a pas été bouleversée par la publication des Pentagon Papers: la politique de vietnamisation du conflit n'a été ni révisée ni reformulée et s'est poursuivie au même rythme qu'avant la fuite.

Les Pentagon Papers ont cependant eu des conséquences sur les structures décisionnelles de la Maison-Blanche, notamment en menant Richard Nixon et Henry Kissinger à renforcer le secret entourant la prise de décision, en ternissant l'image du pouvoir exécutif et en conduisant, quelques années plus tard, au scandale du Watergate et à la démission du président.

Comment expliquer qu'une fuite aussi importante n'ait pas réussi à changer la stratégie américaine? C'est essentiellement le fait que le président Nixon a tenu une position claire et ferme au sujet de la vietnamisation comme moyen de mettre fin à la présence américaine au Vietnam qui a minimisé l'impact de la fuite. La même chose risque de se produire au sujet de la fuite des Afghan War Logs.

Il convient de souligner que cet incident survient quelques semaines seulement après le congédiement du général Stanley McChrystal, commandant en chef des forces américaines en Afghanistan qui a vivement critiqué l'administration Obama lors d'une entrevue accordée au Rolling Stone. Le général semblait alors dire tout haut ce que plusieurs observateurs pensaient tout bas, à savoir que la stratégie du président n'a que peu de chance de réussir. À cela se sont ajoutés la remise en question du leadership du président à la suite de la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique et les plus bas taux d'approbation à l'égard d'Obama depuis son arrivée à la Maison-Blanche.

On ne peut évidemment pas prédire avec certitude l'impact réel qu'auront les Afghan War Logs sur la politique des États-Unis en Afghanistan: si d'autres fuites au sujet de cette guerre se produisent, si des membres du cabinet d'Obama démissionnent ou si des imprévus surviennent, les conséquences de la fuite pourraient se démultiplier.

Toutefois, puisque le rapprochement avec les Pentagon Papers est possible, on peut croire que l'impact de la fuite sera lui aussi indirect et se fera surtout sentir lors des élections de mi-mandat.

On aurait donc tort de penser qu'une fuite, à elle seule, peut influencer le cours de la politique étrangère des États-Unis. Elle peut cependant, et c'est là sa qualité intrinsèque, déclencher une réaction en chaîne qui, ultimement, révèlera la force ou la faiblesse du président.