L'intervention surprise des travailleurs indiens qui ont dénoncé l'amiante québécois, la semaine dernière, lors de la visite du premier ministre Jean Charest en Inde, n'est pas un simple incident de parcours. Cet incident risque de faire plus mal au Québec qu'on l'imagine.

Publié le 12 févr. 2010
Alain Dubuc LA PRESSE

L'intervention surprise des travailleurs indiens qui ont dénoncé l'amiante québécois, la semaine dernière, lors de la visite du premier ministre Jean Charest en Inde, n'est pas un simple incident de parcours. Cet incident risque de faire plus mal au Québec qu'on l'imagine.

Le premier ministre, en se portant alors à la défense de l'amiante, a souligné à gros traits rouges les contradictions du discours québécois. Quand les cochonneries sont ailleurs, on ne se gêne pas pour les dénoncer. Dans le cas des sables bitumineux, M. Charest, comme la plupart des Québécois, est un modèle de vertu environnementale. Mais quand les cochonneries sont chez nous, comme l'amiante, les considérations économiques passent d'abord, et l'environnement prend le bord.

Cela démontre bien que le Québec n'est pas plus vert que les autres. Si nos émissions de GES sont inférieures à celles de nos voisins, ce n'est pas grâce à nos pratiques ou à la vision de nos gouvernements, mais surtout à cause du hasard géographique qui nous permet de produire notre électricité avec de l'eau, plutôt qu'avec du gaz, du charbon ou du nucléaire.

Ce refus de M. Charest de condamner l'amiante, ou à tout le moins de ne pas le contrôler davantage, n'est pas passé inaperçu au Canada anglais. Curieusement, pour une fois, il était sur la même longueur d'onde que le gouvernement Harper. On s'en souviendra la prochaine fois qu'il élèvera le ton sur les sables bitumineux.

L'amiante est un produit utile. La seule fibre que l'on exploite maintenant au Québec, le chrysotile, est beaucoup moins nocive que les autres formes d'amiante. Mais le chrysotile reste un produit potentiellement dangereux, à moins qu'il soit manipulé dans le respect de normes extrêmement strictes.

C'est ce qui a amené M. Charest à répondre, en Inde : « Il appartient au gouvernement indien de faire appliquer des normes d'utilisation de ce produit. On ne peut se substituer à d'autres pays pour l'utilisation du chrysotile. » C'est une réponse indéfendable, parce qu'on sait que les autorités indiennes en sont incapables.

Les données de l'Institut de la chrysolithe, un lobby parfaitement insupportable, dirigé par l'ancien syndicaliste Clément Godbout, qui pourfend tous les détracteurs de l'amiante, sont à cet égard accablantes.

Avec 220 000 tonnes, le Canada compte pour environ 10 % de la production mondiale, au troisième rang derrière la Russie et la Chine. Ceux qui la consomment  : 880 000 tonnes en Extrême-Orient, 530 000 en Russie et en Asie centrale, 320 000 au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien, 80 000 en Afrique, 180 000 en Amérique latine, 50 000 en Amérique du Nord et 40 000 en Europe.

C'est un matériau de pauvres. Les pays qui en consomment sont ceux qui ne peuvent pas se prémunir contre sa nocivité. Quelle est la solution ? Tout fermer ? Il serait sans doute plus sage de limiter les exportations aux pays qui ont des normes comparables ou supérieures aux nôtres.

Et si on ne le fait pas ? Au-delà de la responsabilité morale, il y aura un prix à payer. L'image compte beaucoup en environnement. On le voit par exemple à la formule de M. Charest qui veut faire du Québec une « puissance nord-américaine des énergies propres ». Nous ne sommes le paradis que d'une seule énergie propre, l'hydroélectricité, dont nous sommes le quatrième producteur mondial. Le pluriel, que nous pouvons utiliser grâce à un secteur éolien pourtant marginal, c'est du marketing.

Dans ce dossier où les perceptions sont si importantes, l'amiante peut ternir l'image du Québec comme les sables bitumineux ternissent celle du Canada. S'il veut éviter les doubles discours, c'est un dossier que le gouvernement Charest doit régler.