Cabotin: acteur médiocre qui a une haute opinion de lui-même. (Larousse)

Esther Delisle<br><br><i>L'auteure est politicologue et historienne.</i>

Invité à l'émission Sucré Salé à l'été 2009, Pierre Falardeau déclare à l'animateur, Guy Jodoin, que le Québec a de grands artistes et qu'il n'a rien à envier à personne. Il se désole de ce que des artistes qui ne sont pas du cru soient admirés, comme, par exemple, Leonard Cohen, quand nous avons Gaston Miron. Pierre Falardeau éructe alors: «Leonard Cohen... de la maaaarrrrrde.» Il tient quelques autres propos à l'avenant puis conclut que l'enseignement de l'anglais est parfaitement inutile et qu'on ferait mieux «d'enseigner le jaaarrrdinaaage» aux étudiants. Chauvin, ridicule et grossier en deux phrases. Et fier de l'être.

Cet homme intelligent ne pouvait ignorer qu'enseigner le jaaarrrdinaaage au détriment de l'anglais à de futurs mécaniciens automobiles, infirmières ou comptables et tutti quanti est ridicule et irréaliste. Il ne se croyait pas lui-même, mais son sourire en coin révélait un plaisir évident à tenir ces propos. Comme le potache qui s'amuse à dire des âneries pour irriter la maîtresse d'école et amuser les élèves: les nuls parce qu'il représente leur revanche devant l'autorité d'un système où ils échouent et les autres parce que cela brise l'ennui d'un enseignement monotone qui, soit dit en passant, produit 49% d'analphabètes, fonctionnels ou non.

Cette recette a trouvé son public dans la classe du primaire. Pierre Falardeau disposait d'une chronique dans l'hebdomadaire Ici qui le présentait comme «un brasseur de cage et un esprit libre». Ainsi se trouvaient transmutés son chauvinisme et son exhibitionnisme anal expulsif. Falardeau agitait la cage avec des éructations spasmodiques et sa liberté d'esprit était celle de proférer des jurons sans imagination, des injures éculées et de saupoudrer le tout, sophistication oblige, de populisme marxo-fascisant.

On pouvait entendre Pierre Falardeau à la radio et le voir dans des émissions de grande écoute et de variétés comme Tout le monde en parle, et ce, en dehors de toute campagne promotionnelle pour ses films. La chaîne publique comme les privées ne l'ont jamais boudé, bien au contraire.

L'envie est un sentiment inavouable, mais bien présent dans la classe de l'école primaire. Le bouffon vedette enviait les célébrités internationales nées dans la même ville que lui. Leonard Cohen, intronisé au Hall of Fame du rock'n'roll et en pleine tournée mondiale à l'âge de 75 ans, est de la maaaaarrrrrde. Charles Taylor n'est pas un philosophe connu et reconnu par tous ses confrères dans le monde, non, cela faisait rire Falardeau, qui voyait clair, lui, et le considérait comme «un bloke de McGill, juste un bloke de McGill». Se dissimule mal derrière ce procédé l'envie d'un cinéaste dont la stature internationale ne pouvait rivaliser avec la leur.

Le Québec peut se targuer d'une tradition de pitres: Falardeau, Gilles Proulx, Michel Chartrand, qui a donné au procédé ses lettres de déshonneur, avec ses jurons suivis d'une flopée d'injures.

Ces pitres représentent le plaisir coupable des uns, l'épouvantail des autres. Le plaisir coupable des indépendantistes militants ou sympathisants qui apprécient secrètement leurs outrances comme on rigole doucement des grossièretés du cousin qui rote bruyamment au souper de Noël de la tante Gertrude: il exprime les fantasmes honteux ou embarrassants qu'on réprime tout en nous donnant la satisfaction de mieux paraître. Au décès de Pierre Falardeau, Bernard Landry, ancien président du Parti québécois, ne déclare-t-il pas penser comme lui, juste en d'autres mots?

Pour succéder à Falardeau se tient dans les coulisses un émule, piaffant, qui n'attend qu'une invitation d'un recherchiste pour donner la première d'une longue série de prestations. Le cabotin est mort, vive le cabotin!