Depuis une génération, le peuple québécois assiste impuissant à un étrange phénomène. Nostalgique d'un âge d'or, pas si lointain, l'élite s'est finalement réconciliée avec un vieux principe réactionnaire: l'hérédité.

Mis à jour le 23 mai 2009
Stéphane Kelly LA PRESSE

Le phénomène est présent dans toutes les sphères de la société. Mais il est plus visible dans le domaine de la culture. Chaque jour, les médias découvrent une future star qui, par pur hasard, est le fil d'untel ou la nièce d'untel. Tantôt, c'est la petite Brathwaite, tantôt c'est le petit Charlebois, ou encore le fils d'un célèbre gardien de but...

 

Certes, la nouvelle aristocratie héréditaire qui prend forme sévit de façon variable selon les secteurs culturels. C'est que, techniquement, la médiocrité est plus facile à camoufler dans certains métiers. Il y a plus d'héritiers à la télévision, au cinéma ou dans la chanson populaire qu'au théâtre ou en musique classique.

Comment expliquer cet amour des héritiers? Il faut dire que le phénomène n'est pas entièrement nouveau. L'élite politique du Canada français était outrageusement contrôlée par une poignée de «grandes familles». L'éthos aristocratique était affiché avec honneur pour se prémunir contre le péril républicain. Ce dédain à l'égard de la démocratie se doublait d'un mépris pour le principe du mérite, principe cher aux «classes dangereuses» qui composent le peuple. La Révolution tranquille n'a peut-être donc été qu'une brève parenthèse démocratique lors de laquelle l'élite a consenti quelques compromis avec le bas peuple.

Dès les années 80, toutefois, l'élite retrouve ses privilèges. Les héritiers retrouvent le lustre perdu, investissant maintenant le champ de la culture plutôt que celui de la politique. Une petite coterie de soixante-huitards québécois, puissante dans les médias de masse, s'entiche des enfants de l'élite. Les critères d'excellence sont jugés dépassés. Qu'importe le talent, ce qu'il faut c'est un nom, un patronyme célèbre. Les productions québécoises sont ainsi encombrées de fils et filles de vedettes ou de semi-vedettes, bref de gens qui ont un nom. Avec les années, le cercle des élus devient de plus en plus fermé.

Le guignol a longtemps été l'arme que le peuple utilisait pour se moquer de l'élite. Dans les années 80, il devient plutôt l'arme de l'élite culturelle pour souligner à grands traits la bêtise et l'ignorance des classes populaires. Les soixante-huitards qui oeuvrent dans les médias inventent un nouveau style: la caricature grossière du peuple. Le dénigrement du petit salarié est un «racisme bon chic bon genre», socialement acceptable.

Que ce soit au Québec, aux États-Unis ou en France, la guerre au peuple est lancée et elle fait bien rigoler. On crée Les Deschiens en France et Les Simpson aux États-Unis. Dans la belle province, Falardeau invente Elvis Gratton. Flairant l'affaire, RBO mène une longue carrière en exploitant ce filon. Les personnages de cet imaginaire antipopulaire sont bêtes, idiots, technologiquement dépassés. Bref, ils sont des dinosaures qui résistent au culte du «changement pour le changement». Les gens d'en bas ne méritent aucune compassion. À tout prendre, ils ont mérité leur sort, ainsi que le mépris dont ils sont l'objet.

La démocratie moderne qui voit le jour après les révolutions américaine et française était pourtant fondée sur un principe exigeant et juste: le mérite. Les privilèges des héritiers, de plus en plus puissants, minent aujourd'hui l'esprit du système de la promotion méritocratique. De nombreux jeunes talents sont maintenant écartés, ou crèvent de faim, au profit des enfants de star.

Sur le plan des principes, il n'y a rien d'injuste à ce qu'un enfant emprunte la même filière que son père ou sa mère. Certains héritiers ont un réel talent, parfois supérieur au parent. Mais pour un Marc Labrèche, ou un Guillaume Vigneault, il y a cinq Anne-Marie Losique. Ce que je questionne ici, en fait, c'est l'ampleur du mouvement. On fait face à une véritable invasion. Cette invasion, il est vrai, est applaudie par un certain public, avide des moindres détails de la vie privée de nos grandes familles: «Yé donc cute le bébé à Véro!»

L'absence de sens critique, qui est endémique au Québec, exacerbe le problème. Si la célébration des héritiers continue, sans discussion et sans obstruction, la culture publique évoluera irréversiblement vers une ruine consanguine.

L'auteur est professeur de sociologie au Cégep de Saint-Jérôme. Il a rédigé l'essai «Les Fins du Canada» chez Boréal (2001).