Plusieurs Québécois sont terriblement embêtés avec les présentes élections parce qu'ils font face à un gros dilemme: maintenir une «éternelle opposition» en fonction d'intérêts régionaux ou, au contraire, «être du gouvernement» avec le reste du Canada.

Jean-Herman Guay LA PRESSE

Les deux options reposent sur des argumentaires opposés, étroitement liés à des conjonctures.

Quand, à l'été 1990, le Bloc québécois est formé, nous nous trouvons au milieu de la tourmente engendrée par l'échec de l'accord du lac Meech. Les appuis à la souveraineté dépassent la barre des 60%, frôlent même celle des 70% selon plusieurs sondages. La souveraineté semble imminente, inéluctable. L'envoi d'une députation massive de bloquistes à l'élection de 1993 se justifie alors selon trois motifs: exercer une fonction de vigilance pendant la période de négociation; s'initier aux dossiers fédéraux en vue de leurs transferts; et, enfin et surtout, offrir à la majorité francophone une solution de rechange aux partis fédéralistes, permettant la cohérence des choix aux deux paliers. Dans ce contexte, voter pour le Bloc s'est imposé clairement à une majorité de francophones.

 

Aujourd'hui, il en va tout autrement: l'opinion publique est ailleurs, et le PQ aussi. Le mouvement souverainiste vit sa plus importante contraction depuis presque 20 ans.

La seconde stratégie consiste à «être au pouvoir», au sein de l'équipe gouvernementale. Choix que les Québécois ont fait par le passé en appuyant massivement les libéraux de Trudeau, ceux de Saint-Laurent ou de Mackenzie King et ce, pendant plusieurs décennies. C'est ainsi qu'ils ont appuyé les conservateurs de Mulroney en 1984 et 1988. Par ces envois massifs de députés d'un même parti, dans une proportion souvent de plus de 70%, ils s'assuraient d'une surreprésentation au sein du caucus des gagnants.

Une stratégie efficace?

Est-ce que cette stratégie fut toujours efficace? Non. Le cas du rapatriement constitutionnel de 1982 est flagrant. Il n'en reste pas moins qu'elle a ses mérites et qu'elle a souvent été considérée comme avantageuse par une nette majorité puisqu'elle a prévalu à maintes reprises depuis plus d'un siècle.

Ainsi s'expliquent les revirements brusques des allégeances et, un peu de la même manière, l'étrange combinaison qui a souvent marqué notre histoire: rouge à Ottawa, bleu à Québec, ou l'inverse, une ambivalence dont l'Union nationale et le PQ ont profité. La logique est simple: gagner des deux côtés par des stratégies opposées; bref, «ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier»!

Est-ce que les deux stratégies se tiennent? Tout à fait. Et si la première est généralement associée à des moments charnières, où l'ambition indépendantiste atteint un sommet, l'autre est plus fréquente, du moins sur la longue durée. Devant une montée bleue à Ottawa, Jean Charest a bien compris qu'il valait mieux recomposer la tension défensive qu'apparaître comme l'ami des conservateurs.

Ailleurs, il est plutôt rare qu'une minorité nationale vote systématiquement et dans des proportions élevées pour un parti régionaliste. Ni les Écossais ni les Catalans n'envoient à répétition de larges cohortes de députés indépendantistes à Londres ou à Madrid. Même chose pour les Corses en France. Et le cas de la Bavière est patent avec la coalition organique du grand parti de centre droit allemand, le CDU-CSU. En fait, ces groupes nationaux profitent principalement de leur gouvernement régional pour articuler leurs revendications nationalistes et construire une tension avec le pouvoir central.

Tout compte fait, la persistance du Bloc québécois à Ottawa depuis 18 ans relève plus de l'exception que de la norme.

En somme, si la souveraineté n'est plus à la mode, on comprend pourquoi plusieurs sont profondément tiraillés: poursuivre avec le Bloc ou reprendre la stratégie d'autrefois? Dans le premier cas, le Québec continuerait à avoir des allures de groupe de pression; dans l'autre, il serait forcé de diluer ses ambitions dans la marmite canadienne.

L'auteur est professeur de sciences politiques à l'Université de Sherbrooke et directeur de l'École de politique appliquée.