À Saint-Pétersbourg pour quelques semaines, le professeur Yakov Rabkin nous livre ses observations de la société russe

Publié le 12 août
Yakov M. Rabkin
Yakov M. Rabkin Professeur émérite d'histoire, Université de Montréal, coauteur de Demodernization : A Future in the Past

En me promenant dans les rues de Saint-Pétersbourg, en lisant les médias russes, j’apprécie mon multilinguisme, car il ne suffit plus de connaître le russe. Les américanismes sont omniprésents, ce qui reflète l’enthousiasme pro-occidental déclenché par Gorbatchev et son entourage depuis la fin des années 1980.

Les devantures de magasins et les appartements à vendre annoncent fièrement en grosses lettres latines SALE. Malgré la législation qui l’interdit, les mots anglais (parfois mal orthographiés) restent la seule indication de la nature d’un commerce. Plus souvent, les américanismes sont translittérés et écrits en lettres cyrilliques, ce qui aide à les prononcer, mais pas forcément à les comprendre. Coworking, retail, cleaner, speaker, street food, gaslighting, victim blaming (orthographié en russe comme un seul mot) deviennent courants.

Les termes américains, ayant absorbé des préfixes et des suffixes russes et étant déclinés et conjugués, deviennent difficilement reconnaissables même lorsqu’on parle couramment l’anglais. Je n’ai pas tout de suite compris zakheïtila dérivé de hate, qui signifie « elle a exprimé publiquement sa haine contre quelqu’un ». Parmi les termes empruntés figure également harassment, comme si ce phénomène était inconnu localement et devait être identifié par un mot étranger. De même, des mots comme upgrade, workshop, cashback, baby-sitter et boyfriend désignent des réalités qui existent depuis longtemps en Russie et ont des termes correspondants dans la langue russe.

Les nouveaux termes acquièrent du prestige et de l’exclusivité, laissant derrière eux les « moins branchés ». Alors que les jeunes utilisent les américanismes avec aisance, les personnes âgées les trouvent déroutants.

Une jeune femme, lors d’une interview à la radio, disait que sa grand-mère ne cesse de la complimenter sur son grapefruit. Elle a beau essayer, elle n’arrive pas à faire la différence entre boyfriend et grapefruit.

La langue russe n’est, bien entendu, pas en danger de disparition. Pourtant, des politiciens ont soulevé la question des américanismes dans des forums publics. Valentina Matvienko, la présidente du Conseil de la Fédération, l’équivalent russe du Sénat canadien, appelle à des mesures législatives pour stopper l’invasion des mots étrangers. Il s’agit d’un slogan populiste reflétant les débats actuels dans la société russe. Nombre d’intellectuels éminents déplorent depuis longtemps l’américanisation des termes du quotidien. Ils soulignent la provincialisation de la culture nationale que cela implique : tous les termes et réalités étrangers sont censés être américains. J’ai remarqué que les rééditions actuelles de la littérature classique russe comportent souvent des fautes d’orthographe dans les expressions françaises utilisées par les protagonistes.

Ce fait même, la présence de gallicismes et même de pages entières écrites en français dans la littérature russe, comme dans Guerre et paix de Tolstoï, est utilisé par ceux qui s’opposent aux tentatives législatives d’endiguer la vague d’américanisation. Ils estiment que la langue russe a toujours réussi à domestiquer des vagues successives de termes étrangers : des mots néerlandais lorsque Pierre le Grand modernisait la marine russe, des mots français qui sont entrés sous Catherine la Grande et ses successeurs, des termes techniques allemands avec l’implantation des industries allemandes en Russie au tournant du XXe siècle.

Pas juste des mots

L’isolement soudain dans lequel s’est retrouvée la Russie a conduit à repenser la présence non seulement de termes, mais aussi de concepts et d’institutions américains. Pourtant, il ne s’agit pas d’une réaction aux tentatives d’« annulation » de la culture russe, y compris Tchaïkovski, en Europe ou de démantèlement des monuments à Pouchkine en Ukraine. Selon une enquête menée à la fin du mois de mai, seuls 10 % des Russes interrogés approuveraient ce type de revanche contre la culture occidentale ou la culture ukrainienne.

Les arguments en faveur d’un réexamen des normes et des formats occidentaux dans la vie post-soviétique appellent à un « retour à la tradition ». Cela s’applique tant aux valeurs morales (LGBT, etc.) qu’aux dispositions institutionnelles telles que le processus de Bologne en enseignement supérieur.

Bien que de portée européenne, ce processus introduit en Russie il y a quelques années s’inspire du système américain, avec la progression bachelor – master – Ph. D. Il permet aux étudiants d’étudier à travers l’Europe où se reconnaissent mutuellement les cours universitaires.

Le système russe d’enseignement supérieur est d’origine européenne, principalement allemande. Il a bien fonctionné pendant plus de deux siècles, et son abandon n’a pas eu que des partisans. Il y a trois ans, Vladimir Poutine a remis en question le bien-fondé d’imposer le cadre importé à la formation des enseignants de langue russe. En mai, le gouvernement russe a finalement décidé de quitter le processus de Bologne. En fait, il s’agit d’une réaction à la décision prise par le groupe de Bologne en avril d’exclure la Russie, même si seulement 1 % des étudiants russes se prévalent de ce privilège. Ainsi, tant les forces internes que les circonstances externes continuent à distancier la Russie de l’Occident.

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