« Moi je me dis : ou je fais une révolution, ou j’en fais 6500 à la minute.⁠1 » — Hubert Aquin, 1966

Publié le 16 juin
Nino Gabrielli et François Harvey Respectivement auteur d’Hubert Aquin et les médias. Volume I : 1949-1962 et biographe d’Hubert Aquin*

En décembre 1962, le monde des sports au Québec est pris d’étonnement et d’excitation : un jeune Canadien français, estimé depuis quelques années pour son travail dans les médias, lance un ambitieux projet à saveur internationale, celui de fonder un premier Grand Prix automobile à Montréal.

Hubert Aquin est alors peu connu des milieux sportifs, malgré son intérêt marqué pour le sport, notamment la course automobile. Après avoir passé cinq ans à la Société Radio-Canada, il travaille depuis 1959 à l’Office national du film (ONF) où il réalise quelques œuvres notables, parmi lesquelles Le sport et les hommes⁠2, dont le commentaire est écrit par le sémiologue français Roland Barthes. Un segment entier est consacré à la quête de vitesse qui anime le pilote de course, en compétition contre cet ennemi total qu’est le temps ; les images valorisent la rapidité, déplorent les temps morts. Il entreprend aussi, au printemps 1962, la production de L’homme vite⁠3, court métrage réalisé par son ami Guy Borremans. Les images à la fois frénétiques et méditatives du film montrent un pilote qui fait corps avec sa monoplace et qui défie les forces de l’inertie.

La mobilité, la vitesse, c’est la modernité. Or, en 1962, le Québec se veut pleinement moderne. Depuis quelques années, et surtout depuis l’élection du gouvernement de Jean Lesage, la société est en pleine transformation : les Canadiens français prennent en main leur économie, leur culture et leur éducation, un vent de fierté nationale souffle le long du fleuve Saint-Laurent, qui s’accompagne d’une confiance inébranlable en l’avenir. À Montréal, sous le règne du maire Jean Drapeau, c’est l’heure des grands projets : construction de la Place Ville Marie, de la Place des Arts et du métro de Montréal (dont les plans sont établis dès 1961).

C’est dans ce contexte, marqué par un profond enthousiasme, que s’inscrit l’idée du « Grand Prix de Montréal ».

La Presse fait état du projet dès le 5 décembre 1962 dans un article⁠4 où on peut voir une première mouture du circuit établi par Aquin et son frère Richard, qui est ingénieur. Participent également à l’entreprise Norman Namerow, le journaliste Jacques Duval et l’avocat Wilbrod Gauthier. Le lieu envisagé est l’île Sainte-Hélène, au milieu du fleuve Saint-Laurent, dont l’accès est facilité par le pont Jacques-Cartier. La Ville de Montréal est déjà impliquée, notamment le directeur du Service des parcs, André Champagne, qui remettra à la fin décembre un rapport favorable au Grand Prix. Il faudra cependant aménager le circuit et mettre en place des infrastructures pouvant accueillir entre 50 000 et 100 000 spectateurs. Les délais sont courts, puisque la date du premier Grand Prix est fixée au 22 septembre 1963, un dimanche.

IMAGE ARCHIVES LA PRESSE

Image tirée de l’article d’André Trudelle, « La petite histoire du Grand Prix de Montréal », La Presse (supplément Le Magazine de La Presse), 15 juin 1963, p. 30

Aquin a des appuis d’importance. Lors d’une visite à Montréal au printemps 1963, Luigi Chinetti, triple vainqueur des 24 Heures du Mans et représentant de la maison Ferrari, encense le projet et enjoint aux organisateurs de persister dans sa réalisation. Au sujet du site choisi, l’île Sainte-Hélène, il ne tarit pas d’éloges : « [C]’est beau, c’est ce que j’ai vu de mieux en Amérique du Nord » ⁠5. Les quotidiens du Québec partagent son entrain : « Rares sont ceux qui au départ avaient confiance de voir le projet se réaliser, mais depuis, il a été approuvé à l’unanimité par le comité exécutif de la cité de Montréal, et la course aura lieu telle que prévue [sic] le 22 septembre prochain, sur un parcours de 2,1 milles⁠6. » L’enjeu est d’envergure : inscrire Montréal dans le circuit de la Formule 1, dont la grande majorité des épreuves ont lieu en Europe.

Mais les écueils sont aussi de taille. Si le maire Drapeau se montre ouvert à l’idée d’organiser des évènements d’ampleur internationale à Montréal, des questions importantes sont soulevées : on craint surtout pour la sécurité des spectateurs en raison de la vitesse des bolides. La presse écrite de l’époque nous informe en outre que le président du comité exécutif, Lucien Saulnier, se montre circonspect, voire réticent à diverses étapes du projet.

À la mi-mai 1963, les organisateurs publient un communiqué : le Grand Prix est remis à l’année suivante… mais en fait, le projet est sur le point d’être abandonné.

La raison aussi banale qu’implacable donnée par les autorités ? Le Code de la route provincial, qui empêcherait une vitesse excessive sur les voies publiques dont fait partie le chemin de ceinture de l’île Sainte-Hélène !

Comme le fera remarquer le journaliste André Trudelle : « [D]ans la province de Québec, on sait qu’il n’est pas aisé de surmonter un obstacle du genre⁠7 »… De fait, on ne réussira jamais à modifier la loi en question, ne serait-ce que pour une seule journée de Grand Prix.

Fort probablement déçu de la tournure des évènements, Aquin met le Grand Prix de Montréal sur la glace et poursuit plutôt ses activités littéraires et politiques. La première édition du Grand Prix du Canada n’aura lieu qu’en 1967 en Ontario, sur le circuit Mosport Park. L’année suivante, il est présenté sur le circuit Mont-Tremblant, à Saint-Jovite. Il faudra attendre 1978 pour qu’il se déroule enfin à Montréal, mais dans l’île Notre-Dame, tout juste à côté de l’île Sainte-Hélène envisagée par Aquin.

Le cinéaste Claude Fournier a lancé, ces derniers temps, l’idée de nommer une portion du circuit Gilles-Villeneuve au nom d’Hubert Aquin. Ce serait là un bel honneur pour celui qui, le premier, en a imaginé les courbes.

* Nino Gabrielli est bibliothécaire. Hubert Aquin et les médias Volume I : 1949-1962 paraîtra l’automne prochain, chez Leméac ; François Harvey est professeur au cégep Édouard-Montpetit.

1. Normand Cloutier, « La littérature à l’état de bolide », Le Magazine Maclean, vol. 6, no. 9, septembre 1966, p. 42

2. Regardez le long métrage Le sport et les hommes
3. Regardez le court métrage L’homme vite

4. André Trudelle, « Le Grand Prix Automobile de Montréal le 23 septembre ? », La Presse, 5 décembre 1962, p. 41

5. « Une piste de course d’autos construite à l’île Sainte-Hélène », Le Soleil, 16 mai 1963, p. 63

6. « Le Grand Prix de Montréal sur l’île Sainte-Hélène », La Presse, 3 avril 1963, p. 46

7. André Trudelle, « La petite histoire du Grand Prix de Montréal », La Presse (supplément Le Magazine de La Presse), 15 juin 1963, p. 31

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