La multiplication des fusillades et tueries de masse aux États-Unis n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une alliance monstrueuse et incontrôlée entre une industrie militaire toute-puissante et les forces du libre marché, qui misent sur le marketing de la peur.

Publié le 28 mai

La situation est si tordue que chaque nouvelle tuerie représente désormais une occasion d’affaire, encouragée par des commentateurs délirants qui proposent d’armer les professeurs et de fournir des couvertures pare-balles aux enfants. Dans un pays qui compte plus d’armes à feu que d’habitants (plus de 400 millions d’armes), la violence armée traduit en termes terriblement concrets le principe darwinien qui se trouve au cœur du capitalisme libéral, celui de la lutte de tous contre tous.

Aux États-Unis, la chose devient hélas chaque jour plus évidente, l’homme est un loup pour l’homme. Le pays s’apparente à un triste champ de bataille où la possession d’une arme ne vise pas seulement à protéger sa vie et ses possessions, ni même, comme on le dit souvent en rappelant l’époque de la guerre civile, à s’opposer à un gouvernement qui menacerait l’exercice des libertés fondamentales, mais plus radicalement, à combattre des forces dont on s’est convaincu qu’elles sont déjà partout à l’œuvre.

Dans l’esprit des tueurs, les fusillades sont des actes de résistance contre un ordre qu’il s’agit d’ébranler, de la même manière que les terroristes, par leurs gestes suicidaires, cherchent à enrayer la cadence de la machine en exerçant un pouvoir de nuisance. Dans les deux cas, la pensée se nourrit de discours extrémistes, où les fantasmes se confondent avec la réalité.

Viser en priorité les fabricants d’armes

Pour résoudre le problème posé par la violence armée, il ne suffit pas de pleurer et de prier, en espérant que les choses finiront par s’arranger. Il faut viser en priorité les fabricants d’armes, qui font tout en leur pouvoir – et ce pouvoir est grand – pour que leurs inventions destructrices soient accessibles au plus grand nombre, y compris à ces jeunes terroristes déséquilibrés qui semblent avoir choisi de célébrer leur entrée dans la vie adulte par le plus sinistre des rites de passage (Payton Gendron et Salvador Ramos, auteurs des massacres de Buffalo et du Texas, venaient d’avoir 18 ans).

Bref, c’est l’influence indue de l’industrie militaire sur la société américaine qu’il faut viser, comme le faisait déjà le président Eisenhower en 1961 : « Dans les assemblées du gouvernement, nous devons nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. »

Dans les décennies qui ont suivi, rien n’a pu freiner la montée du pouvoir de ce vaste complexe, lequel a pris la forme d’un État dans l’État, pesant de tout son poids pour favoriser le déclenchement de certaines guerres et orienter les décisions des gouvernements.

D’ailleurs, ceux qui annoncent le déclin de l’empire américain devraient se raviser : son complexe militaro-industriel domine toujours aussi outrancièrement le marché planétaire (59 % de la production mondiale contre 8,6 % pour la Russie, son plus proche rival). Et le déclenchement du conflit en Ukraine, qui rappelle les années de la guerre froide, représente pour cette industrie une manne.

Un nouveau marché à exploiter

Si les tueries de masse sont en constante augmentation, la dernière décennie étant la plus meurtrière de l’histoire américaine, c’est en raison d’un virage entrepris par l’industrie militaire, qui considère désormais la population civile comme un marché à exploiter. Les citoyens ordinaires forment une clientèle cible, au même titre que les professionnels des armées. Résultat, aux États-Unis, les ventes d’armes ont triplé depuis 2000, la pandémie marquant d’ailleurs un sommet, avec près de quarante millions d’armes vendues au cours des années 2020-2021. Nous assistons dans ce pays à une extension sans précédent du domaine de la guerre, laquelle ne se déroule plus seulement sur le front extérieur, entre peuples ennemis, mais aussi sur la scène intérieure, entre des citoyens qui se considèrent comme des ennemis à abattre, encouragés en cela par la rhétorique violente de plusieurs médias.

Pour commettre leurs méfaits, les auteurs de tueries de masse ne se contentent pas de simples révolvers ; ils disposent maintenant d’armes semi-automatiques conçues pour faire un maximum de victimes en un minimum de temps. Pour rendre compte du changement en train de s’opérer, l’Association nationale de la carabine (la NRA) devrait d’ailleurs être rebaptisée l’Association nationale de la mitraillette.

La seule manière de contrer cette violence endémique consiste à faire porter le poids de la responsabilité à l’industrie militaire elle-même, comme naguère l’industrie du tabac, à l’obliger à rendre des comptes pour les actes de violence qu’elle rend possibles, voire à l’accuser de complicité, même involontaire ou indirecte, avec les actes de terrorisme intérieur qui se multiplient.

Signe que les temps changent, cette accusation de terrorisme est désormais invoquée dans certaines causes, dont celle qui oppose l’État du Michigan au jeune auteur d’une tuerie dans une école secondaire qui a fait quatre morts parmi ses camarades de classe. Si elle était retenue par la cour, une telle accusation obligerait peut-être les dirigeants à reconnaître que cette industrie représente une menace pour la santé de leur pays, que la désastreuse ascension de son pouvoir illégitime, pour le dire avec Eisenhower, n’est plus un risque mais une réalité.

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