Sentant l’appel du terrain, Paule Robitaille a repris son ancien calepin de journaliste pour aller documenter les crimes de guerre en Ukraine, un pays qu’elle a souvent visité alors qu’elle vivait en Russie. La députée provinciale, qui vient d’annoncer son retrait de la politique, a pris la route avec l’organisme non gouvernemental International Partnership for Human Rights, dans le cadre d’une mission d’une dizaine de jours. Dans une série de textes, elle nous livre ses impressions à travers le précieux témoignage de victimes de l’invasion russe. Bonne lecture.

Publié le 23 mai
Paule Robitaille
Paule Robitaille Députée et ex-journaliste

(Dymer, Ukraine) Dmitry, programmeur informatique, raconte le passage pour le moins brutal début mars de l’armée russe dans son village.

Il se souvient des chiens abattus, des bombardements, des troupes qui passaient devant sa maison pour aller au front, des éclats d’obus sur les murs extérieurs de la maison, du sol qui tremblait. Le soir, lui, son épouse et ses deux enfants s’assuraient qu’aucune lumière ne soit allumée de peur d’éveiller les soupçons des militaires qui rôdaient. Son récit est effrayant. Je ne le connais pas, mais je le crois tout de suite et je suis pleine de compassion.

Le beau-père de Dmitry habite la Russie. Et durant les combats, son épouse appelle son père. Elle lui explique, désespérée, que le village vient d’être envahi par l’armée russe, qu’il pleut des obus, qu’elle est terrifiée. Son père l’engueule et refuse de la croire. Elle insiste. Il s’énerve, lui raconte que l’Ukraine mérite son sort : après tout, c’est bien de la faute de ce pays dirigé par des néonazis, qui n’a rien voulu savoir du Kremlin. Et Dmitry a lui-même des parents en Russie qui sont embarqués à pieds joints dans la propagande. Les communications téléphoniques n’ont jamais été coupées entre les deux pays, mais si au début Dmitry appelait sa famille pour tout raconter, il a vite compris que cela ne servait plus à rien.

Une jeune femme de Crimée ne parle plus à ses parents depuis des mois. « Ils sont comme des zombies, ils marchent tous dans la même direction, celle de Poutine. » Et ces témoignages, on me les répète sans cesse depuis mon arrivée en Ukraine.

Imaginez la force de cette propagande si même un père ne croit pas sa fille assiégée. Imaginez ce que croient les soldats envoyés au front, la population en général.

Dmitry, Ukrainien dont le village a été en partie détruit par les forces russes

Depuis mon arrivée, je scrute les médias russes. Le même narratif toujours. La première chaîne raconte la guerre 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ce sont toujours les Russes qui sont sur la défensive, qui défendent la Russie. En fait, dans ce monde parallèle, l’Ukraine n’est pas une nation, ceci est une invention des Soviétiques. La dislocation de l’URSS est une erreur historique à corriger. La langue ukrainienne, un dialecte. Il faut sauver Louhansk et le Donbass des mains de ces fascistes. Il y a les émissions de télé, les vedettes, la presse écrite et la radio qui répètent les mêmes histoires. La sobre Tass, l’agence de presse éternelle, parle de dénazification, d’un État fasciste dangereux au service de l’OTAN.

Après mon passage à Boutcha, où je constate des secteurs complètement éventrés, je relis une dépêche de l’agence russe qui décrit cette banlieue de Kyiv comme « une mise en scène magistralement orchestrée ». On écrit que toute l’affaire est « un mensonge » concocté par l’OTAN et le gouvernement ukrainien. Cette lecture est surréelle, du délire.

Et pourtant, à force de l’entendre, on y croit et ça fonctionne.

Les médias sont une formidable arme de guerre, même en 2022, et même si l’immense population de Russie a accès à l’internet. Le gouvernement de Vladimir Poutine n’a aucun scrupule. Lui et ses hommes investissent des sommes immenses pour créer ce monde parallèle. Les textes de nouvelles semblent avoir été rédigés par des scribes du ministère de la Défense.

Ce discours, cette façon d’identifier un groupe, de le qualifier de fasciste ou de nazi sur toutes les tribunes pour finalement que tout le monde y croie, c’est dangereux, ça rappelle le prélude du génocide rwandais et la « radio libre des Mille Collines ». Ce qui fait dire à mes collègues de l’organisation non gouvernementale International Partnership for Human Rights (IPHR), qui m’a invitée ici, que la thèse du génocide n’est surtout pas à exclure.

Et ce sentiment, celui d’être considéré comme un pays de pestiférés, nourrit une colère profonde. Et cette colère se manifeste à l’endroit non seulement de l’armée russe et de Vladimir Poutine, mais aussi de la population russe. Aucune indulgence.

Depuis 2014, depuis l’avènement d’un gouvernement nationaliste, depuis que la Russie a annexé la Crimée et qu’elle fait la guerre dans le Donbass, ils jugent les Russes en général complices parce qu’ils ont laissé faire.

J’appelle Sergeï Parkhomenko, un vieil ami russe dissident exilé en Grèce, pour essayer de comprendre cette haine qui monte des deux côtés de la frontière, nourrie par une poutine de propagande.

Oui, dit-il, une majorité de Russes se complaisent dans ce monde parallèle parce qu’accepter ces horreurs, perpétrées par son propre gouvernement, c’est trop pénible. Le discours officiel est ainsi fait que l’on doute de tout. « La hausse des prix, McDonald’s qui quitte, le rouble qui chute ? C’est la faute des Américains, de l’OTAN et de ces sacrés fascistes d’Ukrainiens. On est des victimes, responsables de rien. Et soudainement, plus rien n’est véritablement vrai et tout devient possible. »

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