Quand je suis devenu enseignant, une des premières questions qui me sont venues en tête était comment j’allais devoir discuter de mon orientation sexuelle avec mes élèves. Après plusieurs réflexions, je me suis dit qu’à moins d’occasions pertinentes, je ne ferais que répondre aux questions des élèves lorsqu’ils les posent, sans aborder le sujet moi-même. Je fonctionne ainsi pour que les élèves comprennent que mon orientation sexuelle est une composante de ma personne qui ne me définit pas à elle seule, de la même façon qu’un hétérosexuel n’aurait pas à justifier son orientation sexuelle.

Publié le 18 mai
François-Olivier Loignon
François-Olivier Loignon Enseignant de musique et chef d’orchestre

Néanmoins, chaque nouvelle cohorte apporte son petit lot d’appréhensions. À quel moment de l’année me posera-t-on la question ? Est-ce que ce sera en privé ou devant tout le groupe ? Comment le groupe va-t-il réagir ? Comment la nouvelle se propagera-t-elle ?

Cette année, ce fut en avril. J’avais fait un marché avec un groupe qui lui avait mérité une fournée de biscuits. Une élève m’a demandé si je les avais faits moi-même. Lorsque j’ai répondu « non », elle m’a demandé si c’était ma femme. Une fois de plus, j’ai répondu « non ». Une fois de plus, elle a cherché à satisfaire sa curiosité en me demandant qui les avait faits. Ce à quoi j’ai répondu « mon conjoint ».

Ce fut le classique. L’air surpris suivi du « Ah OK ! ». Les sourires de malaise dans la classe. Les élèves qui évitent mon regard pendant la période, comme s’ils avaient peur que mes yeux leur confirment ce qu’ils venaient d’entendre.

Et comment j’ai fait pour savoir que la nouvelle s’était propagée dans les autres élèves de la cohorte ? Le nombre d’élèves qui viennent me voir timidement sans oser me regarder dans les yeux, pour éviter de me laisser savoir qu’ils savent. Certains élèves qui m’évitent tout simplement, d’autres qui viennent me voir plus souvent, comme si la nouvelle me rendait plus humain. L’augmentation du nombre de sobriquets homophobes que se lancent ceux qui cherchent à défier, comme s’ils voulaient s’assurer qu’on sache qu’eux ne sont pas concernés (difficile de ne pas remarquer l’utilisation plus fréquente des mots « fifs », « tapette » et « pédé »). Certains élèves qui te laissent savoir qu’ils savent, comme si ça leur donnait un pouvoir sur toi. J’ai même un élève qui, lorsque ma collègue l’a expulsé de son cours en lui demandant si j’avais besoin de l’accompagner au local-ressource par la main, a répondu qu’il avait peur que j’aime trop ça et que je tombe amoureux de lui parce que « j’aime les garçons ».

L’homophobie ordinaire

Pourquoi je prends la peine de raconter ça ? Parce que cette semaine, le 17 mai pour être précis, était la Journée internationale de la lutte contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie. Et je veux rappeler que cette haine ne se manifeste pas toujours ouvertement par des attaques verbales ou physiques.

Elle se manifeste justement parfois par des comportements aussi innocents que ces malaises qui évitent les regards une fois que l’image qu’on se faisait d’une personne a été brisée.

Elle se manifeste par une société d’État qui refuse de changer son règlement homophobe pour le don de sang alors que celui-ci n’a plus aucune assise crédible.

Elle se manifeste par un chef de parti émergent qui affirme que l’homophobie n’existe plus, puis par les gens de son parti qui se servent de l’homosexualité de leur chef pour se dédouaner de la teneur homophobe de leurs propos.

Elle se manifeste par des commentateurs, chroniqueurs et animateurs qui se permettent d’attaquer un politicien en mettant en doute sa « masculinité ». (On se souviendra du fameux « Capitaine Femmelette » de Dominic Maurais.) Ou par un premier ministre qui trouve adéquat de faire une blague de moustache à une députée adverse, ridiculisant ainsi sa « féminité ». Et elle se manifeste dans tous les comportements que reproduisent nos jeunes qui ont assimilé ces marques insidieuses de l’homophobie ordinaire et latente. Parce que c’est là tout le danger du venin de la haine ; il réussit à s’infiltrer dans nos gestes quotidiens et à passer inaperçu.

Alors, je ne peux que nous inciter à reconnaître et combattre le venin de l’homophobie, de la biphobie et de la transphobie.

Je ne peux qu’attendre avec espoir et impatience le jour où tous mes élèves seront à l’aise de soutenir mon regard lorsque je leur dirai « c’est mon conjoint qui a cuisiné vos biscuits ».

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