Ce qui passe en Ukraine est horrible, impardonnable et injustifiable. Je tiens à le préciser avant d’entrer dans mon sujet un peu historique et de risquer de me faire reprocher de banaliser l’horreur. J’essaye simplement de rappeler ici que bien comprendre la page qui suit nécessite parfois de revisiter celle qui précède.

Publié le 26 mars

Ceux qui ont mon âge ont bien connu cette époque où le monde était séparé en deux grandes puissances : le bloc de l’Est, sous la gouverne de l’Union soviétique, et celui de l’Ouest, avec les États-Unis au centre. La guerre froide battait son plein, et chaque camp fignolait en secret des armes de dissuasion massive. C’est ainsi, en grande partie, qu’on s’est retrouvés avec ces arsenaux nucléaires capables aujourd’hui de nous rayer de la biosphère en cas de crise majeure. À cette époque, aux quatre coins du monde, Occidentaux et Soviétiques se diabolisaient et s’affrontaient par l’intermédiaire de gouvernements étrangers, de révoltes populaires, de guérillas révolutionnaires et de mouvements de libération.

Les plus vieux se souviennent de la crise politique du mois d’octobre 1962, quand le monde est passé à un cheveu de basculer dans une troisième guerre mondiale. L’Amérique était alors furieuse de découvrir que les Soviétiques essayaient d’installer des missiles à Cuba. Comme le voulait la doctrine Monroe, il n’était pas question qu’une puissance hostile s’établisse si près du continent américain. Ce braquage ne nous rappelle-t-il pas un peu ce qu’essaie de dire Poutine au monde occidental depuis 2008 concernant la présence des arsenaux de l’OTAN aux frontières immédiates de la Russie ?

Bizarrement, ce qui était inacceptable pour l’Amérique en 1962 au nom de l’équilibre des forces est devenu une demande farfelue lorsque faite par les Russes.

Pour inscrire cette incohérence dans les temps actuels, il suffit aussi de penser à la férocité avec laquelle, au nom de leur sécurité intérieure, les États-Unis empêchent la compagnie chinoise Huawei d’approcher ses antennes 5G de son territoire. Non seulement ils les rejettent, mais ils font aussi pression sur leurs alliés occidentaux pour qu’ils fassent de même.

L’effondrement de l’adversaire soviétique

Mais revenons à l’ancienne guerre froide, qui s’est terminée par une victoire de l’Occident. Un jour, la toute puissante Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) s’est disloquée, et Poutine, le très nationaliste, a assisté dans la douleur à cette journée où le président Mikhaïl Gorbatchev a démissionné et transféré son pouvoir et les codes de lancement des missiles nucléaires du bloc soviétique à Boris Eltsine, qui était alors le président de la fédération de Russie. L’effondrement de l’adversaire soviétique déplaça alors l’équilibre vers une longue période d’hégémonie du monde occidental. L’Occident pouvait maintenant déterminer unilatéralement qui était fréquentable et qui méritait de manger une raclée pour revenir dans les bonnes grâces des démocraties libérales. Pour le reste du monde, opter pour le chemin de la démocratisation devenait aussi une façon de montrer patte blanche. Au nom de cette promotion parfois dogmatique de la démocratie, l’Occident, devenu le gendarme planétaire, ira en guerre en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Somalie, et j’en passe.

Étrangement, maintenant que l’Europe est le théâtre d’une horrible guerre, toutes ces autres campagnes militaires, qui ont fait aussi beaucoup de dommages, passent sous le radar. Même le fait de les évoquer, comme je le fais ici, heurte des gens et les fait monter aux barricades.

Ce que fait Poutine en Ukraine est horrible, mais ce qu’a fait Bush pendant la deuxième guerre en Irak l’était tout autant. À moins, bien sûr, d’être un adepte de l’indignation sélective et de la hiérarchie des souffrances, comme semble le faire le président américain. Le 2 mars dernier, pendant son discours sur l’état de l’Union, on a vu Joe Biden parler presque de l’invasion de l’Ukraine comme d’un précédent depuis la fin de la guerre froide. J’avais presque envie de me transformer en petit génie et entrer dans son cerveau pour lui dire :

— « Vous savez, Monsieur le Président, il n’y a pas si longtemps, un autre détraqué du nom de Bush envahissait l’Irak avec des moyens militaires qui dépassaient l’entendement.

— Non, les deux situations ne sont pas comparables, Génie.

— Elles ne sont pas superposables, mais sont comparables à certains égards. Vladimir fabule une dénazification de l’Ukraine et il explique aux Russes qu’il va en mission spéciale pour sauver les Ukrainiens, alors que l’Amérique…

— Je t’arrête tout de suite, Génie. Nous ne sommes pas allés sauver les Irakiens.

— Oh ça, on s’en est bien rendu compte ! Mais vous vous rappelez les armes de destruction massive que Saddam s’apprêtait à utiliser pour massacrer ses voisins ? Celles que vous aviez inventées pour passer à l’attaque, mais qu’on n’a finalement jamais trouvées ? Désolé, mon Joe, mais c’est à coups de mensonges et de propagande que vous avez tenté de convaincre l’opinion américaine que cette guerre était indispensable.

— Pourquoi gâches-tu ce moment capital dans ma vie politique, Génie ?

— Je vais vous laisser poursuivre, mais avant, une dernière question.

— OK, mais fais ça vite. On est en direct à la télé !

— Pendant cette invasion criminelle de l’Irak, qui n’avait pas obtenue l’aval de l’ONU, pourquoi aucune nation occidentale n’a levé le petit doigt pour demander de sanctionner économiquement l’Amérique et le cow-boy qui la dirigeait à l’époque ?

— Va poser la question aux républicains de l’autre côté de la salle. C’est eux qui ont envahi l’Iraq. Mais, parle-leur assez fort, ils ont tendance à faire la sourde oreille à ce sujet ! D’ailleurs, si tu restes dans la salle pour la suite de mon discours, tu comprendras pourquoi ils voulaient mettre la main sur ce pays. Dès que je vais commencer à parler de virage vert, ils vont sortir les violons, chanter les louanges des hydrocarbures et pleurer des larmes de pétrole !

— Désolé de faire dérailler un peu ton discours, mon Joe. Je voulais juste te faire comprendre que, comme disait mon grand-père, l’épine enfoncée sous le pied de l’autre est plus facile à enlever que celle qui loge dans le nôtre. D’ailleurs, tu l’as peut-être oublié – on m’a dit que ça t’arrivait d’en perdre des bouts – mais toi aussi tu avais voté pour la guerre en Irak, mon Joe. »

Une indignation à deux vitesses

Entendons-nous, ce qui se passe en Ukraine est une horreur impardonnable. Ce que j’essaie de dénoncer ici, c’est cette indignation à deux vitesses des chancelleries occidentales devant les drames planétaires, selon l’endroit où ils se jouent.

Permettez-moi d’ailleurs de rappeler que pendant cette période où le monde occidental faisait la loi et l’ordre planétaire, la frontière qui séparait les bons et les méchants ainsi que les démocrates et les dictateurs était aussi bien poreuse.

Disons que les valeurs occidentales avaient la fâcheuse manie de s’évanouir dans la nature lorsque les occasions d’affaires étaient très lucratives.

Je pense ici à cette diabolisation sélective qui explique que Nicolás Maduro et le Venezuela méritent d’être étouffés économiquement, mais que le prince Mohammed ben Salmane d’Arabie saoudite peut faire démembrer un journaliste et mener une sordide guerre au Yémen sans s’attirer trop de problèmes. L’argent et les juteux contrats, surtout ceux de ventes d’armes, finissent toujours par effacer les images d’horreur dans la mémoire des décideurs qui zieutent les pétrodollars. Je pense aussi à cette incohérence qui explique qu’un jour, les régimes iranien et vénézuélien sont des parias, mais le lendemain, quand on cherche à éviter les dommages collatéraux des sanctions contre la Russie, on envoie tout de suite des délégations pour réhabiliter Maduro et on pèse sur l’accélérateur des négociations sur le nucléaire iranien. Pourquoi ? Certainement pas parce que ces régimes ont changé. On le fait en grande partie pour ne pas faire face à la grogne populaire des consommateurs américains devant la flambée des prix de l’essence alors que les élections de mi-mandat approchent.

Défendre la liberté sans faire de compromis avec les ennemis de la liberté

Quand on chérit la liberté et l’égalité, il faut les défendre en tout temps. On ne peut, d’un côté, s’insurger contre le sort réservé aux femmes en Afghanistan et, de l’autre, accepter que cette discrimination puisse être pratiquée au Canada ou en Angleterre au nom de ce relativisme culturel qui est au centre de l’idéologie multiculturaliste. La démocratie, la liberté d’expression et les droits de la personne sont de précieux acquis. Il faut les défendre sans faire de compromis aux ennemis de la liberté qui nous offrent des occasions d’affaires juteuses.

Malheureusement, à force de fermer les yeux, d’accepter l’inacceptable pour ne pas nuire au business ou risquer de perdre le pouvoir, le monde occidental a fini par normaliser la dictature.

Depuis la fin de la guerre froide, fermer les yeux sur les dérives autocratiques du régime de Pékin n’a-t-il pas été la seule façon de faire de bonnes affaires en Chine ? Dès que Pékin brandissait la menace économique, les chefs d’État occidentaux fermaient leur trappe pour ne pas nuire à la sacro-sainte croissance économique et, par conséquent, à leur réélection. Aujourd’hui, les temps ont changé, la Chine a les moyens de ses ambitions et son système politique est là pour de bon. Le régime de Pékin est devenu un puissant porte-parole qui parade en plein jour pour convaincre le reste du monde que son modèle est celui de l’avenir.

Le fameux vote pour la condamnation de l’invasion de l’Ukraine à l’Assemblée générale de l’ONU contenait un autre message important qu’on n’a pas pris le temps de décoder. Tout ce qu’on a rapporté très massivement dans les médias, c’est que 141 pays ont condamné l’invasion, 5 s’y sont opposé et 38 autres se sont abstenus. Analysé de cette façon, on peut effectivement dire qu’une grande majorité de pays condamnent l’invasion de l’Ukraine. Mais si on regarde ce résultat en matière de représentativité populationnelle, c’est malheureusement un peu plus de la moitié de l’humanité qui a refusé de condamner l’invasion de l’Ukraine. Or, le révérend Desmond Tutu, pilier de la lutte contre l’apartheid, disait : « Si vous êtes neutre dans les situations d’injustice, vous avez choisi le camp de l’agresseur. » Voilà un portrait silencieux de la nouvelle opposition à la démocratie.

L’essayiste français Pierre Conesa a trouvé une édifiante formule pour décrire la signification de ce vote. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, dit-il, la moitié de la planète a dit au monde occidental : « Cette guerre est la vôtre, et nous tenons à vous dire que vous n’êtes plus la seule communauté internationale. »

Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion