La sécurité du Canada est-elle mise en péril par l’agression russe contre l’Ukraine ? Dans l’état actuel des choses, et tant et aussi longtemps qu’il n’y a pas de confrontation directe entre les forces de l’OTAN et celles de la Russie, la plupart des Canadiens répondraient par la négative. En ce qui a trait à la sécurité physique, du moins.

Publié le 5 mars
Stéphane Roussel et Patrick White Respectivement professeur à l’École nationale d’administration publique et professeur à l’École des médias de l’UQAM

Pourtant, le Canada pourrait bien être directement ciblé par certaines opérations que maîtrisent bien les Russes, opérations d’autant plus pernicieuses qu’elles sont anonymes et difficiles à contrer. Il s’agit ici des opérations de cyberguerre et de subversion, qui se déroulent sur ce que l’on appelle le front intérieur, et qui visent à nuire à l’économie et au fonctionnement des institutions pour les premières, et à fragmenter le tissu social et politique pour les secondes.

Plusieurs États ont déjà été victimes de cyberattaques que l’on peut attribuer à la Russie, ceci bien que la preuve soit difficile à établir et que d’autres États ou organisations puissent faire partie de la liste des suspects. Au Canada, les institutions gouvernementales de tous les ordres, ou encore les grandes entreprises, sont encore vulnérables à ce genre d’attaque.

Mais la société canadienne semble aussi être est un terreau pour les opérations de subversion, notamment par la diffusion et l’amplification de fausses informations sur l’internet. La Russie maîtrise bien ces techniques, puisqu’elle a lancé de nombreuses opérations de désinformation, la première solidement documentée ayant eu lieu en Estonie au printemps 2007. Et que dire de la désinformation des chaînes russes de propagande RT, Ruptly et Sputnik.

Cette vulnérabilité est exacerbée, ici comme dans de nombreux pays occidentaux, par l’existence d’un auditoire tout disposé à recevoir le type de message que diffusent de telles opérations.

Quantité de groupes (extrémistes de droite, trumpistes, libertariens, opposants aux vaccins, adeptes des théories du complot) ont profité du mécontentement engendré par les mesures sanitaires pour étendre leur influence depuis les deux dernières années, mais il aura fallu l’occupation d’Ottawa pour que de nombreux Canadiens prennent la mesure et la gravité du phénomène.

Au-delà de la contestation des mesures sanitaires, c’est bien souvent la légitimité du gouvernement, voire du régime politique canadien, qui est remise en question.

Ce mouvement puise naturellement une grande partie de son énergie dans des conditions existantes au Canada, telle que l’irritation répandue dans l’Ouest depuis la réélection des libéraux de Justin Trudeau en 2019 et 2021. Il est aussi ouvertement nourri par les idées venant des États-Unis et par la fascination qu’exercent les propos iconoclastes et antiélitistes de l’ex-président Trump.

Alors que la guerre en Ukraine chasse des premières pages une pandémie qui semble s’essouffler et des mesures sanitaires qui tombent les unes après les autres, le mouvement de contestation fait des contorsions intellectuelles pour y puiser un nouveau carburant. Trump y contribue d’ailleurs largement en tentant d’instrumentaliser la guerre et en évoquant ouvertement son admiration pour Vladimir Poutine et ses politiques.

Des cercles complotistes, y compris au Canada et au Québec, ont rapidement récupéré les évènements en Ukraine, et se sont mis à réécrire ou à réinterpréter l’histoire des relations russo-ukrainiennes ou encore à transformer la signification du conflit – quand celui-ci n’est pas traité comme le dernier mensonge d’une élite aux abois. Ainsi, un influenceur et son invité font une longue vidéo pour expliquer que la guerre est le résultat de provocations ukrainiennes, que les russophones du Donbass sont les vraies victimes, et que l’Alliance atlantique est l’incarnation des mondialistes honnis ; un ancien candidat du Parti populaire du Canada orne son profil Facebook d’un drapeau russe tout en affirmant que « la guerre est un outil démocratique au service de la liberté ».

Par un curieux retournement des choses, Poutine devient, pour plusieurs adeptes de ce mouvement, le porteur du flambeau de la liberté et le plus récent candidat au titre de « sauveur ».

Il n’y a, à ce jour, aucune preuve d’une quelconque opération d’intoxication et de subversion qui souffle sur les braises de ce mouvement, mais l’occasion est certainement tentante pour les trolls russes. Le mouvement de contestation du régime politique canadien a d’ailleurs déjà montré sa porosité aux influences étrangères en recevant une très grande partie de dons destinés à financer le soi-disant « convoi de la liberté » de l’étranger.

Le Canada a ainsi rejoint la trop longue liste des sociétés déjà fracturées par le populisme de droite. Ce phénomène, qui peut être encouragé par des opérations de subversion, est tout bénéfice pour la Russie, puisqu’elle mine la capacité des gouvernements occidentaux à présenter un front uni et résolu face à Moscou.

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