L’incrédulité semble avoir saisi une partie des observateurs quand la Russie a lancé une guerre à grande échelle contre son voisin ukrainien.

Publié le 2 mars
Aurélie Campana
Aurélie Campana Professeure titulaire au département de science politique, Université Laval

Bien que les deux pays possèdent des liens ténus et partagent un héritage commun, leurs relations ont été depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991 ponctuées de tensions. L’annexion de la Crimée en 2014 et le soutien explicite de Moscou aux séparatistes prorusses des soi-disant républiques de Donetsk et de Lougansk marquent une inflexion décisive dans la politique russe à l’endroit de l’Ukraine. Si elle n’est pas inédite puisqu’elle s’appuie très largement sur le scénario mis en place par Moscou en Géorgie en 2008, elle constitue une rupture.

L’Ukraine proclame son indépendance le 24 août 1991, approuvée par référendum en décembre de la même année par près de 92 % des habitants de la république soviétique d’alors. Confrontée à des défis immenses, elle doit composer dès le début de son existence d’État indépendant avec des tentatives répétées d’ingérence russe et des positions ambiguës des dirigeants russes au sujet, entre autres, de la Crimée. La signature d’accords internationaux, comme le Mémorandum de Budapest de 1994 et le Traité d’amitié russo-ukrainien de 1997, reconnaît l’intégrité territoriale de l’Ukraine et l’inviolabilité de ses frontières. Pourtant, la Russie n’a de cesse de tenter de court-circuiter les aspirations d’un État, qui a décidé au milieu des années 1990 de diversifier ses stratégies de coopération internationale.

Sans renier les liens qui l’unissent à la Russie, l’Ukraine travaille à un rapprochement avec ses voisins européens. Cette orientation crée dès le départ de fortes réactions de la part des dirigeants russes.

Si l’Ukraine fait partie en 1991 des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants, qui naît sur les ruines de la défunte Union soviétique et rassemble la plupart des États qui en sont issus, elle refuse une intégration trop poussée. Elle fonde même en 1997 avec la Géorgie, l’Azerbaïdjan et la Moldavie une alliance vue comme concurrente par Moscou, l’Organisation pour la démocratie et le développement, mieux connue sous son acronyme GUAM. De plus, l’Ukraine ne fera jamais partie de l’Organisation du traité de sécurité collective, créée en 2002 par la Russie pour contrebalancer l’influence de l’OTAN. Elle préfère dès 1994 rejoindre le Partenariat pour la paix de l’OTAN et signe en 1997 la Charte de partenariat spécifique avec l’Organisation transatlantique.

Il faut dire que la Russie, peu attractive depuis 1991, adopte une politique de plus en plus néo-impérialiste à l’endroit de son voisin sur lequel elle cherche à établir une mainmise indirecte. Elle instrumentalise ainsi les tensions politiques internes entre pro-Russes et pro-Européens, multiplie grâce aux oligarques gravitant autour des cercles de pouvoir russes, les prises de participation dans des sociétés ukrainiennes, en particulier celles œuvrant dans le domaine énergétique.

Les tensions autour de la question du gaz dans les années 2000 donnent lieu à des crises majeures entre les deux pays, qui affectent par ricochet les pays européens qui achètent le gaz russe qui transite par des infrastructures situées sur le territoire ukrainien.

Les tensions entre les deux États se transportent également dans les domaines religieux, culturel et linguistique. La Révolution orange de 2003-2004 et l’Euromaïdan de 2013-2014 constituent deux moments forts. Ces soubresauts politiques internes à l’Ukraine – mais lors desquels l’ingérence de la Russie a été plus que manifeste – contribuent à creuser un fossé de plus en plus grand entre les deux voisins.

La signature en 2017 d’un accord d’association entre Kiev et l’Union européenne alors que l’Ukraine est amputée de la Crimée et que la guerre se poursuit au Donbass consacre son orientation européenne. La Russie y voit une preuve de plus de l’avancée de l’OTAN et de l’UE dans son pré carré.

La posture de confrontation adoptée par Vladimir Poutine ne laisse en rien présager qu’il acceptera un compromis sur l’Ukraine. En effet, les crispations des années 1990 ont laissé place à une défiance totale à l’endroit des élites politiques pro-européennes, des présidents Porochenko et Zelensky en particulier. De paternalistes, le ton et les mots utilisés par Vladimir Poutine dans ses discours va-t-en-guerre sont devenus méprisants. Accusés d’être à la solde de l’OTAN et de l’Union européenne, Zelensky se voit répondre, avant le déclenchement du conflit, par le silence, signe que Poutine ne le considère pas comme un interlocuteur légitime avec lequel engager le dialogue. Plus encore, l’Ukraine se voit dénier le droit d’exister dans ses frontières actuelles. Cette stratégie du pire traduit les échecs répétés des dirigeants russes à influencer le cours de la politique ukrainienne et à garder l’Ukraine dans son giron. Elle rend toute désescalade complexe à négocier, car la moindre concession de la Russie serait perçue comme un revers personnel pour Vladimir Poutine.

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