J’éprouve un grand malaise à entendre les ténors libéraux monter au créneau pour faire sentir les gens coupables de parler des odeurs de corruption sous le règne de Jean Charest.

Publié le 19 février

On dirait qu’ils ont emprunté la méthode utilisée par la Chine pour discréditer tous ceux qui osaient poser des questions sur l’origine du virus et le voile de suspicion entourant le début de cette pandémie. Après les accusations de sinophobie dégainées par le régime de Pékin, voici venue la campagne de réhabilitation médiatique de Jean Charest sur fond de culpabilisation. Non, mais à les entendre, les Québécois devraient presque se sentir coupables de ressortir les scandales qui jalonnent cette période pour ne pas nuire au chevalier aujourd’hui tant courtisé.

On a beau essayer de garder cette couche de poussière au sol, elle continuera à se lever, car rien n’a été balayé, sinon sous le tapis. C’est bien dommage que Dominique Anglade et la majorité des membres de son caucus écopent injustement par ricochet de cette histoire qui n’est pas la leur. Malheureusement, entre rester loin de cette saga et crouler sous la pression des ténors libéraux, sa position semble vaciller.

La première étape pour entamer un changement véritable, dirait un psychologue, c’est de reconnaître qu’il y a un problème. Malheureusement, on n’entend jamais les libéraux de l’époque Charest reconnaître la moindre part de responsabilité – directe ou indirecte – dans les scandales qui ont accompagné leur règne. Pourtant, et n’en déplaise à tous ces gens qui lavent plus blanc que blanc dans les médias, ce n’est pas parce qu’on n’est pas reconnu coupable de quelque chose qu’on est totalement innocent. L’historique désastreux de l’UPAC est là pour nous rappeler les nombreuses zones d’ombre dans ces histoires. En effet, s’il y a une impression qui se dégage de cette grande mascarade que Robert Lafrenière nous présentait comme une sérieuse traque aux criminels, c’est que les sabotages, incompétences et autres manœuvres orchestrés par les avocats ont fait filer tous les gros poissons.

Devant cette grande comédie qui a coûté beaucoup d’argent, il est difficile de passer l’éponge, plus encore quand on a le profond sentiment d’avoir été lésé.

Oui, je le répète : M. Charest n’a été reconnu coupable de rien. Mais on ne peut pas empêcher un peuple qui a été généreusement floué sous son règne d’exprimer outrageusement son amertume face à son héritage. Alors, chanter aujourd’hui ses louanges en parlant de bête politique, de candidat idéal, de débatteur invincible ou de gars d’équipe n’arrivera pas à enterrer les casseroles qui jalonnent son histoire. Vous devinez évidemment que je ne parle pas ici seulement des concerts de carrés rouges qui ont accompagné son dernier mandat.

Faisons un petit tour d’horizon tout sauf exhaustif de ce passé bien récent. Quand on pense à cette époque, on revoit les scandales qui avaient amené à tort le magazine canadien-anglais Maclean’s à déclarer le Québec comme étant la province « la plus corrompue au Canada ». Dans sa liste de pièces justificatives, le magazine nommait, entre autres, la commission Bastarache sur la nomination des juges ; les crosses dans l’attribution de contrats dans l’industrie de la construction ; le trafic des places et des permis de garderies ; l’affaire Tony Tomassi ; le supplément de 75 000 $ de « salaire » versé discrètement par le PLQ à Jean Charest et le scandale fédéral des commandites, dont le centre de gravité se trouvait chez des libéraux du Québec.

Il y a aussi l’insupportable putréfaction exhumée dans la commission Charbonneau ; le fiasco de l’îlot Voyageur ; le scandale politico-financier autour de la privatisation du mont Orford ; le scandale de la SIQ (Société immobilière du Québec) ; la controverse des ministres à 100 000 $ ; les liens douteux qui unissaient Jean Charest à Marc-Yvan Côté et Marc Bibeau ; la perquisition du siège du PLQ par l’UPAC sous le règne de Couillard ; l’enquête Mâchurer qu’on dit encore active et toutes les autres histoires consignées dans PLQ inc., ce bouquin publié par le bureau d’enquête du groupe Québecor avec une photo de Jean Charest en page couverture.

Malgré toutes ces troublantes péripéties, qui sont loin d’être les seules, aucun politicien ou organisateur majeur du Parti libéral de l’époque Charest n’a été reconnu coupable de quoi que ce soit. Alors, même si M. Charest est juridiquement blanc comme neige et, par conséquent, a le droit de se représenter en politique, ce gros nuage planera toujours au-dessus de sa tête. Si ses amis s’activent à étouffer la parole de ses détracteurs dans les médias québécois, les conservateurs très à droite de l’Ouest qui soutiennent Pierre Poilievre se feront probablement un grand plaisir de lui exhiber plus ostensiblement ce passé s’il décidait de briguer la chefferie de leur parti. Non seulement ils vont agiter cette eau trouble qu’ils pensaient décantée, mais il y a aussi de fortes chances qu’ils l’enrobent de faussetés pour la faire résonner encore plus fort. C’est le principe même du trumpisme, qui commence à s’implanter de façon décomplexée dans ce paysage politique.

L’arrivée de Jean Charest présage un autre problème. Admettons qu’il se lance et devienne chef du Parti conservateur. On aura alors trois Québécois à la tête des trois partis les plus représentés en politique fédérale. Le premier ministre Trudeau au pouvoir, et Jean Charest et Yves-François Blanchet comme chefs des deux premiers groupes d’opposition. Oui, n’en déplaise à ceux qui croient le contraire, dans le reste du Canada, beaucoup de gens pensent que Justin est là pour satisfaire les caprices de son Québec d’origine. En fait, dans le grand monde des adeptes du Québec bashing, on croit et on exprime souvent l’idée que le Québec est une nation pivot qui impose ses volontés à la politique canadienne. La simple nécessité de parler français pour devenir premier ministre du Canada dérange ces gens-là.

Alors, imaginez lorsque l’Ouest, dont une certaine mouvance affiche ouvertement ses ambitions séparatistes, se retrouvera devant une Chambre des communes avec trois chefs originaires du Québec.

Comment réagiront les nombreux partisans de Poilievre en constatant que leur cheval a été sorti de la piste par une initiative venue du Québec ? Cette situation accentuera la fracture déjà gigantesque qui sépare les provinces pétrolières de l’Ouest du reste du Canada. Comment réagiront ces gens qui vivent avec le sentiment que le troisième mandat de Justin Trudeau n’est pas légitime et qui se sont greffés à la revendication initiale des camionneurs pour la transformer en projet politique ? Ces manifestations, qui ont fait le tour du monde, doivent beaucoup au sentiment d’injustice que vit une certaine droite de l’Ouest confrontée à l’incapacité des conservateurs à retrouver le pouvoir. Convaincus que le système électoral du Canada, qui ne couronne pas nécessairement le gagnant du vote populaire, les discrimine, ils voient Trudeau comme un usurpateur de pouvoir et cherchent des façons antidémocratiques de le déloger. À moins qu’une séparation du Parti conservateur en deux factions simplifie la cohabitation, cette mouvance très à droite ne fera pas de cadeaux à Jean Charest, qui a déjà été un premier ministre libéral, s’il se lançait dans une course à la chefferie.

Je sais que je me répète en sortant encore cette citation, mais souvenez-vous qu’à 48 heures de sa réélection, Justin Trudeau nous lançait cette missive à la fois prémonitoire et terrifiante : « Je n’ai même pas presque fini de faire toutes les grandes choses que j’ai l’intention de continuer à accomplir avec les Canadiens… » Si le seul espoir de rompre cet enchantement est de le remplacer par Charest, on peut dire que le cynisme a de beaux jours devant lui au Canada.

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