Depuis le début de la pandémie de COVID-19 et de l’instauration des mesures sanitaires, nous commençons à prendre la mesure de l’ampleur des effets collatéraux qui affectent de nombreuses sphères de notre existence, dont notre santé psychologique.

Publié le 1er février
Diane Aubin
Diane Aubin Psychologue, Montréal

Certes, nous ne sommes pas tous affectés au même degré ni pour les mêmes raisons. Parmi les facteurs influençant nos réactions et comportements face aux défis imposés par le contexte actuel, il y a ceux liés à notre état de santé auxquels s’ajoutent plusieurs autres variables individuelles, relationnelles et culturelles. Notre environnement familial ou immédiat influence aussi la manière dont nous faisons face à l’adversité. Nous ne sommes pas égaux devant la souffrance, les pertes et les deuils à faire. Autrement dit, tout le monde ne possède pas le même bagage de solutions ni la même marge de manœuvre qui permet à une personne de répondre aux exigences aiguës d’adaptation présentement imposées.

Au cours des derniers mois, les messages normalisant l’état de détresse pouvant être ressenti dans le contexte actuel et nous invitant à aller chercher de l’aide se sont multipliés. Par ailleurs, la population n’est pas toujours informée des différentes formes que peut prendre la détresse et des manières d’y réagir.

Dans notre métier de psy, nous savons que les manifestations de la souffrance psychologique peuvent être multiformes. Celle-ci peut être silencieuse, voire insidieuse, empreinte de tristesse, mais pas toujours, lourde d’impuissance ou de colère non exprimée, ou encore explosive de rage.

Elle peut être profondément refoulée, jusqu’à se dissimuler aux autres et à soi-même. Les mécanismes pour s’en prémunir sont puissants : minimisation, banalisation, invalidation, déni de la réalité sont des mécanismes que possède notre cerveau pour éviter d’en reconnaître les signes, afin de ne pas ressentir la souffrance morale ou émotionnelle et continuer de faire face au quotidien, travailler, étudier ou performer… jusqu’à ce que nos défenses s’effondrent.

Un réflexe peu développé

Demander de l’aide psychologique n’est pas un réflexe développé chez tout le monde, d’autant que le comportement visant à prendre soin de sa santé mentale n’est pas encore bien inscrit dans notre culture de soins : l’accès à des services psychologiques est encore trop souvent difficile, voire impossible ; les listes d’attente s’allongent ; les coûts pour des consultations au privé ne sont pas remboursés par le régime public ; le recours aux traitements pharmacologiques est une avenue encore privilégiée par plusieurs, même si bon nombre de maux psychiques et émotionnels ne se traitent pas par des médicaments, du moins pas uniquement. Il faut donc une bonne dose de courage, d’humilité et de patience pour admettre sa propre détresse et se décider à consulter, car il faudra souvent cogner à plusieurs portes ou dépenser des sous. Plusieurs personnes ont souvent atteint un degré élevé de détresse psychologique lorsqu’elles se décident enfin à consulter ou qu’un proche a sonné l’alerte pour elles.

La détresse n’attend pas pour miner le moral, surtout lorsqu’elle ne trouve pas rapidement une écoute attentive. Plus elle fait son nid, plus il peut être difficile de cerner les indices du point de bascule vers un état de désespoir extrême.

Notre cerveau est équipé pour nous envoyer des signaux d’alerte, mais il est aussi équipé pour instaurer des mécanismes de défense puissants qui peuvent nous orienter dans la mauvaise direction. La détresse peut dissimuler des idéations suicidaires que l’on combat au prix d’efforts incommensurables. Il suffit parfois d’un seul facteur (jugé anodin pour un regard extérieur) pour déclencher un geste désespéré.

La santé psychologique des citoyens, des divers intervenants et des professionnels de la santé est mise à l’épreuve plus que jamais en ce moment. Un contexte de crise est favorable à l’aggravation de formes de détresse qui touchent les personnes qui exercent un métier de relation d’aide : épuisement professionnel, fatigue de compassion, traumatisme vicariant – parmi les manifestations de souffrance encore peu discutées ouvertement.

Les premiers signes peuvent faire leur chemin sournoisement dans l’univers mental et le corps des intervenants et intervenantes, sous forme de ressentis divers ou de pensées fugaces ou persistantes avant de se transformer en symptômes anxieux, dépressifs ou post-traumatiques. La fatigue, la surcharge de travail et le manque de recul peuvent entraîner une baisse de vigilance. Les contextes d’urgence, la pression de performance et de rendement génèrent des « angles morts » qui peuvent dissimuler une détresse silencieuse. Un travailleur averti des risques sur le chantier est plus en mesure d’assurer sa sécurité, mais il ne peut le faire en restant seul trop longtemps et sans le filet de sécurité qu’offre son équipe. La distance critique que permettent la formation continue régulière, les séances de débriefing et l’aide psychologique est aussi essentielle.

Avant l’actuelle pandémie, l’annonce de drames, de suicides et d’autres tragédies humaines ne nous avait pas convaincus de l’urgence d’agir collectivement pour faire de la santé mentale une priorité. Nous avons actuellement l’occasion de réaliser un véritable changement de culture de soins en intégrant la santé psychologique au cœur de nos services. Les coûts liés à la mise en place d’ateliers de formation et de prévention, et à l’implication de psychologues au sein des équipes de soins, sont certainement sans commune mesure par rapport aux pertes qu’engendrent les congés de maladie, les décès par suicide et les départs à la retraite précipités par les contextes de crise. Historiquement, l’importance de la santé psychologique a été sous-estimée, tant au niveau de sa complexité qu’au niveau de son rôle dans le maintien de notre équilibre émotionnel, relationnel, social et spirituel. On se rend compte aujourd’hui, non seulement de la nécessité de penser autrement, mais de l’urgence de la considérer comme une composante essentielle de notre survie, individuelle et sociale. Il est temps de stopper l’hémorragie et d’agir en connaissance de cause.

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