L’auteur s’adresse au premier ministre, François Legault

Publié le 26 janvier
Guillaume Déziel
Guillaume Déziel Acteur en culture depuis 1999

Monsieur Legault, le sujet étant intime, permettez-moi de vous appeler par votre prénom. Comment allez-vous aujourd’hui, François ? Je m’inquiète pour vous.

J’espère que votre moral tient bon, dans cette interminable tempête qu’on traverse ensemble depuis mars 2020. J’espère qu’il y a des gens attentionnés autour de vous, qui vous aident à passer au travers de cette épreuve difficile.

D’ordinaire, on entend régulièrement cette question : « Comment ça va ? » Des dizaines de fois par jour, même. Rares sont ceux et celles qui répondent : « Je vais mal ! Très mal ! »

Eh bien, en cette journée nationale de la « confession mentale », où il est devenu à la mode de percer le tabou et de divulguer publiquement ses petits bobos mentaux, je vous écris pour vous dire que je vais mieux… depuis que je suis médicamenté. Depuis que je suis bien engourdi par mon antidépresseur.

À vrai dire, François, je ne vais pas si bien que ça. En avril dernier, je suis passé à 48 heures de faire faillite… Certains effets de la pandémie ont presque eu raison de mon entreprise.

Au travers de cette instabilité financière, j’ai perdu la grande majorité de mon personnel. Et depuis, je me bats comme un diable dans l’eau bénite pour trouver des solutions, pour reprendre une erre d’aller.

Cela dit, je ne suis pas à plaindre, François. Quand je me compare, je me console. Je fais partie de ceux qui ont eu le courage de demander de l’aide, qui ont eu la patience d’attendre cette aide raréfiée dans notre système de santé. J’ai eu la chance d’être pris en charge par un premier médecin sans rendez-vous, un centre de crise, un guichet de santé mentale, un autre médecin de première ligne et, finalement, un psychiatre. J’ai eu toute cette chance. D’autres, moins.

Cette culture qui meurt à vue d’œil

Je connais des gens dans mon entourage qui appartiennent au milieu culturel. Sans cesse déstabilisés, varlopés par vos mesures. Je les vois s’ajuster, se réajuster, défaire leurs plans, refaire leurs plans. J’en vois quitter ce milieu. J’en vois d’autres retirer prématurément leurs REER ; j’en vois tranquillement désespérer, se reclure et répondre encore « ça va… » à la traditionnelle question sourde : « Comment ça va ? » Et puis, j’en connais d’entre eux qui se sont suicidés, François.

La Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) et huit autres entités, comme l’Union des artistes, ont mené conjointement un sondage en mars 2021, auprès de 19 630 personnes. Un rapport⁠1 en est ressorti et a révélé tous les effets dévastateurs de la pandémie sur la santé mentale des artistes et techniciens. Sur les membres interrogés, 11,7 % affirmaient avoir eu des pensées suicidaires depuis le début de la pandémie. Selon Luc Fortin, président de la GMMQ, cela représente 5 % de plus que la moyenne dans la population générale.

Personnellement, j’ai côtoyé deux personnes qui se sont enlevé la vie durant la dernière année. Selon ce qu’on me raconte, il y en aurait eu une vingtaine dans le milieu depuis le début de la pandémie.

C’est triste. C’est trop. Et c’est assez.

Bref, François, le monde ne va pas bien. Beaucoup ont de la misère avec la situation actuelle et très peu ont le courage de le dire, de le dévoiler, de s’ouvrir et de demander de l’aide. La souffrance psychologique est un grand fléau autour de nous, qui devrait à mon avis prendre autant, sinon plus, de place que la COVID-19 dans le discours ambiant et dans les actions du gouvernement.

La culture : ce remède nécessaire

D’un côté, il y a ceux qui ne vont pas bien, mentalement. De l’autre, il y a ceux qui font en sorte qu’on se porte mieux, collectivement.

Pour moi, François, la « culture », c’est ce qui fait qu’on se sent appartenir à un tout ; c’est ce qui nourrit notre psyché personnelle et collective. Dans un contexte où notre santé mentale est présentement mise à rude épreuve par la pandémie, l’activité culturelle devrait dorénavant être considérée comme un service essentiel ; c’est-à-dire d’ouvrir pour la laisser ouverte, une fois pour de bon. Remarquez, ce n’est pas moi, le patron… mais pensez-y.

Le monde a besoin de culture. Le milieu culturel a besoin de travailler. Et il a été démontré que les salles de spectacle ne sont pas des lieux de contagion, particulièrement lorsque tous les spectateurs sont adéquatement vaccinés.

L’activité culturelle n’est pas seulement un moteur économique provoquant des externalités positives, elle est un grand générateur de bonne santé mentale. Je ne suis pas psychiatre, mais il me semble évident que l’animal social qui sommeille en nous a grandement besoin de vivre, bien au-delà de la mort covidienne qui menace désormais une infime partie de notre population, parfois bien boquée…

Rouvrir pour de bon le secteur culturel, c’est permettre à des travailleurs, techniciens, artisans et artistes de travailler et de reprendre leur dignité. C’est aussi permettre à notre peuple d’avoir accès à un meilleur bonheur, bien réel, bien mieux que celui qu’on nous vend en flacon, à la pharmacie.

Merci pour votre écoute, François.

1. Lisez le rapport : « Pour que les arts demeurent vivants » (Fédération nationales des communications et de la culture)
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