Deux années se sont écoulées depuis le meurtre de Marylène Levesque par un client de la prostitution. Bien que beaucoup d’encre ait coulé, elle demeure morte en vain.

Publié le 22 janvier
Shanie Roy
Shanie Roy Survivante, féministe abolitionniste et juriste

Pour l’honorer, je désire m’accorder le droit d’assouvir un besoin impérieux : celui de vous révéler que j’aurais pu être celle qui a été tuée.

Devoir de mémoire

J’ai commencé à être prostituée à 16 ans, à peu près au même âge qu’elle. Je m’en suis toutefois sortie entre 19 et 28 ans grâce à un accès à l’éducation. Dès 2011, j’ai d’ailleurs milité pour l’abolition du système prostitutionnel. Malgré tout, ou pour cela, je me suis encore retrouvée dans la prostitution pendant quelques semaines à l’époque du meurtre de Marylène Levesque.

Aujourd’hui, vous auriez pu ne pas me lire…

Funestement, sa mort est utilisée pour avancer que la décriminalisation des clients et des (néo)proxénètes aurait pu la sauver. Je vous implore plutôt de faire l’effort de vous mettre à la place de cette jeune femme de 22 ans que nous avons collectivement échappée, comme tant d’autres.

Au-delà de l’image médiatique de la travailleuse du sexe, Marylène Levesque voulait en fait « se libérer et quitter le milieu ». Elle espérait reprendre ses études pour se diriger vers l’architecture ou le design. Malheureusement, ce n’est pas facile de ne pas avoir de moyens de transport, de retomber au salaire minimum, d’avoir un passé en famille d’accueil, d’être systématiquement privée d’une bonne vie.

Son destin, notre destin, n’est que le reflet de l’histoire.

Dans un bassin de main-d’œuvre bon marché, les french girls sont vendues dans le ROC (rest of Canada), aux côtés des discriminées. La Canadienne française qualifiée de facile et d’exotique, à la fois inculte et vulnérable de par sa culture, incarne un affriolant rendement de l’investissement.

Face à un tel continuum de contraintes, propager l’idée d’une possible dignité au sein de l’industrie dite du sexe s’avère malavisé ou malveillant.

Au nom de la dignité

Si vous préférez oublier, souvenez-vous au moins des filles et des femmes autochtones disparues ou assassinées.

Cherry Smiley, féministe autochtone des nations Nlaka’pamux (Thompson) et Diné (Navajo) ainsi que doctorante au Québec, nous enseigne ceci : « Tout comme le système des pensionnats indiens, la prostitution est une institution qui continue à avoir des impacts dévastateurs sur la vie des femmes et filles autochtones. […] De la même façon que ceux qui sont venus avant nous ont été entraînés dans le système des pensionnats indiens “pour leur propre bien”, on tente désormais de nous entraîner dans le système prostitutionnel et de soutenir les droits des proxénètes et des clients en affirmant, à tort, que c’est pour notre propre bien et notre protection. […] Imaginez si, plutôt que d’abolir complètement le système des pensionnats indiens, nous avions seulement décidé de faire un “meilleur” travail de réglementation au sein de ces institutions ? »

À l’instar de ma camarade, je vous demande : comment pourra-t-on prétendre avancer ensemble vers une réconciliation et une transition juste si l’on décriminalise totalement la prostitution au Canada ?

Ne reculons pas

Pour les survivantes, ce qui aurait permis d’éviter le féminicide de Marylène Levesque, c’est un véritable modèle féministe abolitionniste visant l’amélioration urgente et concrète des conditions de vie, toutes nations confondues.

Chère Marylène, sur ta tombe, je veux qu’on inscrive : « Ici gît une reine de la vérité ».

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