En quittant cette Terre, Jean-Claude Lord laisse derrière lui un héritage colossal, tant sa contribution à nos histoires partagées sur écrans petits et grands est multiple et profonde. Aucun tabou ne résistait à son talent, à son audace, à sa fougue, à son sens moral et à sa droiture. Tout au long de sa carrière, il a complété un véritable tour de force, celui d’offrir des succès populaires qui soient en même temps des coups de poing dans la gueule de nos préceptes sociaux.

Publié le 18 janvier
André Provencher
André Provencher Montréal

J’ai connu Jean-Claude Lord alors que j’étais producteur de télévision dans une entreprise alors nommée Coscient. Notre rencontre suivait de quelques années son rôle dans Lance et compte, cette série-culte à l’avant-garde des tendances des séries dramatiques à l’écran. À plusieurs égards, le créateur de la série, Réjean Tremblay, et le réalisateur, Jean-Claude Lord, étaient nés du même moule, là où se forgent le désir et la manière de s’attaquer aux travers de la société.

Je me rappelle ce jour-là de 1992 lorsque Jean-Claude Lord s’est amené avec sous le bras son projet Jasmine : une série à peine concevable à cette époque marquée par les soubresauts du vote ethnique.

Le scénariste-réalisateur souhaitait aborder les thèmes de la brutalité policière et de la place des personnes de couleur dans notre société.

En apparence, c’était un sujet à traiter au grand écran, mais à la télé populaire plus blanche que blanche ?

Avec toute la passion qui l’animait et son statut de réalisateur à succès, Jean-Claude Lord m’a convaincu que la télévision pouvait recevoir une série coup de poing. Ce qui ne s’est pas avéré dans l’immédiat, les chaînes étant peu enclines à un risque de cette nature. Nommé chef des programmes de TVA en 1995, j’ai moi-même donné le feu vert à Jasmine. J’avoue que j’aurais été mal venu de repousser le projet auquel je m’étais attaché, que ce soit par prudence ou simple conformité aux principes de la rectitude politique.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Linda Malo en 2003. Jean-Claude Lord lui a confié son premier rôle dans Jasmine.

Présentée en 1996, Jasmine remporta un énorme succès. J’oserais dire en dépit du fait que Jean-Claude Lord ait confié le rôle-titre à Linda Malo, une jeune comédienne noire sans aucune expérience, issue du mannequinat comme Marina Orsini et Macha Grenon avant elle. Un choix audacieux, aux limites de la témérité, pensais-je. Mais prise sous l’aile du réalisateur et habilement dirigée, Linda Malo est parvenue à créer un personnage crédible et bouleversant.

C’est encore à Jean-Claude Lord et au regretté Vincent Gabriele que j’ai fait appel, en 1997, pour créer un nouveau genre à la télévision québécoise, conçu comme un hybride entre la série lourde et le téléroman. Pour toutes sortes de raisons, aucun producteur de renom ne souhaitait à ce moment-là s’aventurer dans cette direction. Mais la série Diva et son succès ont fait école. Grâce encore une fois au génie de Jean-Claude Lord, à son efficacité légendaire sur les plateaux de tournage et à sa direction intelligente des jeunes actrices de la série.

PHOTO FOURNIE PAR LA CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE

Une scène de Parlez-nous d’amour, de Jean-Claude Lord

Jean-Claude aura été dans ma vie professionnelle un influenceur à qui je dois énormément pour sa capacité à entraîner la télévision hors des sentiers traditionnellement fréquentés. Mais le réformateur qu’il était a vécu sa part de déceptions et de refus. Lorsque je l’ai revu l’automne dernier lors d’une projection de son film Parlez-moi d’amour au Cinéma Moderne, son regard oscillait entre fierté et tristesse. Car même à 78 ans, il avait toujours le feu et le couteau entre les dents pour exprimer à l’écran sa perception des turpitudes et des injustices de notre monde.

Je l’ai trouvé résistant, mais somme toute désabusé face à la vie. Il appartiendra maintenant à l’histoire de rappeler aux générations futures un héritage culturel qui le place parmi les plus grands.

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