(Austin, Texas) La date anniversaire de l’émeute du 6 janvier est passée ; tentons donc de prendre du recul.

Publié le 13 janvier
James K. Galbraith
James K. Galbraith Professeur d’administration publique à l’Université du Texas à Austin

L’élection présidentielle de 2020 aux États-Unis a été marquée par une grande anomalie : Joe Biden a remporté par 7 millions de bulletins le vote populaire national, et il ne s’en serait fallu que de 43 000 voix (dans trois États aux résultats serrés) pour qu’il perde le collège électoral, et par conséquent l’élection. Dans le seul État de Californie, Biden a obtenu 5 millions de votes en plus de ceux qui lui étaient nécessaires, et dans l’État de New York, 2 autres millions.

Au XXIe siècle, seul Barack Obama a jusqu’à présent largement remporté tant le vote populaire que le collège électoral.

En 2000 et en 2016, le candidat et la candidate ayant rassemblé le plus de suffrages au niveau national ont l’un et l’autre perdu l’élection. En 2004, le résultat n’a dépendu que d’un seul État, l’Ohio. Cette anomalie est non seulement persistante, mais constitutionnelle, ce qui empêche pratiquement qu’on la résolve.

Les élections de 2020 ont néanmoins été une victoire de la démocratie. La participation, en proportion des personnes admissibles au droit de vote, a été la plus élevée de tous les scrutins depuis 1900 (alors que le droit de vote était essentiellement limité aux hommes, blancs de surcroît). La pandémie de COVID-19 a contraint les administrateurs des élections locales à innover, et c’est ce qu’ils ont fait, en étendant le vote par correspondance, le vote anticipé, le vote étalé sur 24 heures et même le vote sans descendre de sa voiture. Plus de 100 millions de bulletins ont été déposés avant le jour du scrutin.

La faible participation est généralement imputée, en Amérique, au manque d’intérêt des électeurs, mais le scrutin de 2020 a montré que le vrai problème a toujours été celui des obstacles au vote. Lors du précédent scrutin, les bureaux de vote étaient en nombre insuffisant, les bulletins longs et compliqués à remplir, et toutes les opérations très lentes, avec des queues durant des heures entières. Beaucoup de gens n’ont ni le temps ni la patience, voire l’énergie physique, d’attendre.

Le système n’encourageait pas non plus les évolutions, car les commissions électorales locales allouaient les machines et le personnel des bureaux de vote en fonction de la participation passée. Il n’y avait donc jamais assez de machines pour les nouveaux votants lorsque la participation augmentait, où que ce soit, quelles qu’en soient les raisons. Le scrutin de 2020 fut donc une vaste expérience, inattendue, dont l’effet fut de lever de nombreux obstacles au vote. Et l’expérience a fonctionné.

Pourquoi Biden a-t-il gagné ?

Les statistiques électorales fournissent une réponse simple. En comparaison du scrutin de 2016, Trump a réalisé de meilleurs résultats auprès des femmes, des Noirs et des hispanophones, mais il a perdu du terrain parmi les hommes blancs, dont les suffrages se sont déplacés de cinq points de pourcentage vers Biden. Cette évolution est principalement imputable à des hommes qui avaient voté pour Obama en 2008 et 2012, mais avaient préféré Trump à Clinton en 2016. Le retour vers le candidat démocrate a fait la différence dans trois États disputés – le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin – qui avaient été décisifs en 2016.

La façon dont se déroulent désormais les élections présidentielles aux États-Unis relève d’un grand paradoxe. Les États qui ont connu le plus fort creusement des inégalités de revenus depuis le début des années 1990 – parmi lesquels la Californie, l’État de New York, le Connecticut, le New Jersey et le Massachusetts – votent systématiquement en faveur du candidat démocrate. Et les États où les inégalités se sont moins creusées (du moins, dans une certaine mesure) votent pour le candidat républicain. Ce modèle s’affirme depuis des décennies, et il se renforce à chaque élection présidentielle.

Quelle en est l’explication ? On ne peut la trouver dans une réaction qui serait différente ici et là aux inégalités – la plupart des gens n’ont pas conscience du niveau des inégalités dans l’État où ils résident (que nous avons calculé pour notre étude) ou n’y prêtent pas attention. Le Parti démocrate est en revanche devenu une coalition de deux groupes importants qui représentent les extrémités de la distribution : les professions urbaines à hauts revenus et les minorités à faibles revenus. Les bastions républicains sont dans les périphéries, les petites villes, et à la campagne, dans le milieu de l’échelle des revenus.

Ainsi les républicains sont-ils dominants là où les inégalités sont moins marquées et les démocrates là où elles sont les plus nettes. Le modèle est simple, solide et convaincant.

Ses conséquences sont particulièrement sensibles dans le Sud et dans le Sud-Ouest, où les minorités (particulièrement les hispanophones) connaissent une rapide augmentation démographique, et où les grandes agglomérations prennent progressivement une position dominante vis-à-vis des petites villes et de la campagne. C’est la raison pour laquelle l’Arizona et la Géorgie ont basculé dans le camp adverse en 2020, tandis que le Nevada était déjà tombé voici quelques années dans l’escarcelle des démocrates.

Le Texas, qui dispose de 38 voix au collège électoral – plus que la Pennsylvanie et le Michigan réunis – bascule doucement et inexorablement en faveur des démocrates, de trois points de pourcentage tous les quatre ans : Obama y a remporté 40 % des suffrages en 2012, Clinton 43 % en 2016 et Biden 46 % en 2020.

Les législatures républicaines, notamment dans les États du Sud et du Sud-Ouest, ont fait leurs calculs et sont terrifiées. C’est pourquoi elles s’efforcent d’invalider les expériences qui ont facilité l’accès aux urnes lors des élections de 2020. Le mot d’ordre tacite du Grand Old Party est simple : ramener les électeurs américains dans les interminables queues devant les bureaux de vote (sans une goutte d’eau) ! L’objectif est évidemment d’en décourager le plus grand nombre possible d’aller voter.

Si le Congrès échoue pour le moment à protéger le droit de vote, cette stratégie peut fonctionner, un temps, et notamment lors des élections de mi-mandat, où la participation est traditionnellement moins élevée. Et les démocrates ont encore d’autres raisons d’échouer en 2024. Mais les restrictions du droit de vote ou les obstacles imposés à son libre exercice ne peuvent sauver le Parti républicain. Le vote est une drogue, et il a engendré une accoutumance. La fin de partie est déjà écrite.

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