Vu la popularité actuelle du film Don’t Look Up, les infirmières qui rédigent ces mots espèrent établir un parallèle avec ce film et nos tentatives de plus en plus désespérées de sonner l’alarme pour notre réseau public de la santé et des services sociaux.

Publié le 7 janvier
Natalie Stake-Doucet
Natalie Stake-Doucet Docteure en sciences infirmières et porte-parole de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers (AQII), et neuf cosignataires, membres du C.A. de l’AQII*

Cette semaine, le ministre de la Santé a annoncé que Québec annulerait encore les vacances des soignants. Selon nous, cette mesure risque d’achever les soignants, pas la pandémie. Depuis des années, l’Association québécoise des infirmières et infirmiers (AQII) travaille de concert avec des chercheurs, des syndicats, des associations de médecins et de travailleurs sociaux, des organismes communautaires, sans compter nos nombreuses interventions dans l’espace public et médiatique, nos rencontres avec des politiciens et notre travail de coordination avec d’autres associations infirmières, dans le but d’améliorer le réseau de la santé et des services sociaux et les conditions d’exercice des personnes qui soignent.

PHOTO NIKO TAVERNISE, NETFLIX/ASSOCIATED PRESS

Dans Don’t Look Up, deux scientifiques interprétés par Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence tentent désespérément d’attirer l’attention sur une catastrophe imminente. Les cosignataires de ce texte tracent un parallèle avec leurs tentatives jusqu’ici infructueuses de proposer des solutions pour le réseau de la santé.

Nous avons bénévolement développé des recommandations réalisables et concrètes que nous avons, par tous les moyens possibles, tenté de communiqué au gouvernement. Nous parlons par expérience quand nous disons que cette mesure va nuire au réseau et risque d’exacerber le manque de personnel. Ce que nous savons jusqu’à présent :

– Entre mars et décembre 2020 seulement, ce sont 4000 infirmières qui ont démissionné, une augmentation de 43 % par rapport à l’année précédente. Ces départs définitifs n’incluent pas les milliers de congés de maladie.

– Le Québec a un des pires bilans quant à son traitement des soignants au front. Selon le journaliste André Noël, entre le début de la pandémie et le mois de juin l’année passée, ce sont plus de 45 000 travailleurs de la santé qui ont été infectés à la COVID-19, dont plus d’une douzaine sont décédés et beaucoup d’autres conservent des séquelles physiques. Ces infections sont le résultat de l’obstination du gouvernement à négliger la mise en place de mesures suffisantes afin de protéger le personnel soignant de la transmission par aérosols, tels que l’aération des milieux de travail et l’accès à des équipements de protection approprié.

– Nous n’avons pas eu l’occasion de nous remettre du traumatisme de la première vague meurtrière, encore moins des vagues qui ont suivi. Le manque de soutien organisationnel et d’écoute des soignantes ainsi que la mauvaise gestion de la direction de la santé publique ont provoqué des taux anormalement élevés de symptômes liés à l’anxiété, au stress post-traumatique, à la dépression, à l’insomnie allant jusqu’au développement d’idées suicidaires chez plus de la moitié des infirmières.

Dès le début de la pandémie, faute de stratégies suffisantes, nous avons tenté de nous organiser par nous-mêmes. Des collègues dentistes, étudiants en pharmacie et d’autres se sont mobilisés pour apporter de l’équipement de protection aux soignants en CHSLD et dans les organismes communautaires alors que les CIUSSS et CISSS les retiraient pour les accumuler dans les hôpitaux. Nous avons écrit et avons partagé les données scientifiques existantes avec le plus de personnes possible pour proposer une approche différente qui aurait pu faire une différence⁠1-2. Nous avons été ignorées.

Primes décevantes

Ensuite, alarmées par les démissions massives des soignants du réseau l’été passé, nous avons recommencé ce travail, car aucun décideur ne semble se demander pourquoi les soignants quittent leur poste, seulement comment imposer une charge de travail plus insoutenable aux soignantes qui restent. Nous et plusieurs autres groupes travaillons à inscrire cet enjeu critique dans les priorités politiques et à développer encore des recommandations réalistes⁠3-4-5. En plus d’écrire, nous avons participé à des rencontres avec des personnes mandatées par le gouvernement. C’est avec une déception amère que nous avons accueilli l’annonce des primes dites « révolutionnaires » par le ministre Dubé. Des toutes les recommandations faites par les groupes impliqués, nous étions unanimes à dire que les primes seraient les moins utiles.

Nous voici donc cette semaine, une fois de plus, à travailler sur des recommandations pour contrer une mesure qui risque d’achever notre réseau public. Si la capacité de soins des hôpitaux est largement influencée par le nombre d’hospitalisations en temps de pandémie, l’autre aspect qui influence la capacité hospitalière, c’est la présence de soignants et soignantes. Les menaces de bris de services, que M. Dubé et son équipe invoquent ad nauseam pour justifier leurs mesures de « gestion » de personnel, n’ont rien de nouveau.

Bien avant la pandémie, les ruptures de services étaient communs ⁠6-7. On peut blâmer l’ancien ministre Barrette ou le fédéral tant qu’on veut, reste que ceux qui sont au pouvoir en ce moment nous ignorent tout autant.

Que faire maintenant ? Le gouvernement n’a pas écouté nos recommandations sur l’équipement de protection, sur l’organisation des effectifs, sur les mesures de rétention et d’attraction. Nous allons faire ce que l’on fait toujours : continuer à les marteler et tenter de nous faire écouter malgré l’indifférence et l’hostilité politique. Donc, pour la énième fois :

– Permettez une flexibilité locale pour l’autogestion des horaires dans les CISSS et CIUSSS. De nombreux gestionnaires locaux avaient réussi à négocier une augmentation des disponibilités des infirmières en respectant leurs obligations familiales avant l’application de l’arrêté. Ces ententes ont été mises à la poubelle à cause de l’arrêté, ce qui a mené à des démissions et absences.

– Aux établissements : arrêtez d’invoquer le Tribunal administratif du travail (TAT) quand les infirmières font des sit-in. Chaque fois, vous gaspillez une occasion en or de collaborer avec le personnel pour trouver des solutions. Les sit-in sont un appel à l’aide, pas une menace à votre « autorité ».

– Le gouvernement (ou en attendant après le gouvernement), les CISSS et CIUSSS doivent se doter d’une politique pour encadrer le temps supplémentaire obligatoire (TSO). De tous les enjeux en santé, celui-ci a vraisemblablement été celui qui a mené au plus grand nombre de démissions. Les administrations doivent se faire responsabiliser sur le TSO plutôt que d’avoir le droit de l’imposer sans contraintes. De savoir qu’un gestionnaire a un pouvoir aussi important sur notre vie et que les abus ne seront jamais punis est démoralisant pour le personnel.

Des solutions, il y en a beaucoup plus. Ces propositions ne sont que la pointe de l’iceberg du travail énorme effectué dans la dernière année et même avant la pandémie. Suspendre les vacances et imposer du temps plein à des soignants qui sont épuisés, traumatisés et désillusionnés ne va pas aider à limiter les ruptures de services. Il faut voir plus loin que la semaine prochaine ; l’infirmière qui se voit imposer un temps plein, du TSO et à qui on retire ses vacances sera peut-être là la semaine prochaine, mais sera-t-elle là le mois prochain ? Dans six mois ? C’est ce genre de gestion à court terme qui nous a menés à l’impasse dans laquelle nous sommes actuellement. Le cercle vicieux dans le réseau de la santé, ce n’est pas le manque de personnel qui mène à plus de TSO, c’est le manque d’écoute chronique aux solutions que nous proposons. On doit le briser, ce cercle vicieux.

*Cosignataires, membres du C.A. de l’AQII : Audrey Bujold, infirmière et doctorante en sciences de la famille ; Marie-Claude Jacques, infirmière et professeure en sciences infirmières ; Kenza Rahmi, infirmière auxiliaire et étudiante de troisième année en sciences infirmières ; Isabelle Wallace, infirmière en santé communautaire, Première Nation malécite du Madawaska ; Eve-Lyne Clusiault, infirmière clinicienne ; Esther Carielus, infirmière clinicienne ; Caroline Dufour, infirmière clinicienne ; Alexandre Magdzinski, infirmier ; Alexandre Emond, infirmier clinicien

1 Lisez « CHSLD : on ne pourra plus détourner le regard »
2 Lisez « Réseau de la santé : le mastodonte bureaucratique »
3 Lisez « Et si on écoutait enfin les infirmières ? »
4 Lisez « Pénurie d’infirmières : des solutions existent »
5 Lisez « Vite, des changements en profondeur pour aider les infirmières »
6 Lisez « Bris de services : le ministère rappelle à l’ordre les dirigeants des CISSS »
7 Lisez « Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais : départ du PDG »
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