En association avec le professeur de sociologie à l’Université Concordia Jean-Philippe Warren, La Presse propose le dossier Toujours trop et jamais assez – comment nous sommes entrés dans une ère de l’excès. Premier texte d’une série de sept.

Publié le 24 déc. 2021
Jean-Philippe Warren
Jean-Philippe Warren Sociologue, Université Concordia

Les lettres des enfants au père Noël sont une source de renseignements importante pour comprendre comment se déploie la « magie du temps des Fêtes ».

En 1978, Clément Fontaine avait analysé, pour un article de La Presse, 2582 lettres québécoises adressées au père Noël et auxquelles avait daigné répondre Postes Canada. La lettre type était à peu près composée ainsi : « Bonjour, père Noël ! Je travaille beaucoup mieux qu’avant. Ma mère est très contente de mon bulletin. J’ai 8 ans et je m’appelle Maryse. Je veux une poupée qui s’appelle Thumbelina. Je te promets que je vais améliorer ma conduite à l’école et à la maison. »

Plus de 30 ans plus tard, dans une étude portant sur 40 000 courriels rédigés à l’attention du père Noël sur le site web de la Poste française, la chercheuse Claire Roederer avait reconstitué, en reprenant les mots les plus fréquents, une sorte de « lettre type ». Or, celle-ci ressemble étrangement à la lettre de Maryse rédigée trois décennies plus tôt : « Bonjour, cher père Noël. J’espère que tu vas bien. Je m’appelle Léa et j’ai 6 ans, j’ai été sage cette année avec mon papa et ma maman, j’ai bien travaillé à l’école. Je voudrais que tu m’apportes ces cadeaux : une poupée Barbie, un jeu pour DS, et une tablette tactile. »

Que nous apprend ce langage stéréotypé sur l’esprit de la fête de Noël ?

Une éducation à la consommation

Les lettres au père Noël recueillies un peu partout (que ce soit au Québec, en France, en Australie, en Angleterre, aux États-Unis ou au Chili) trahissent une véritable éducation à la consommation.

D’abord, elles enseignent aux enfants à discerner ce qu’ils veulent vraiment, en pesant les avantages et les désavantages de leurs demandes, afin de s’assurer de leurs choix. Même si dans les cas extrêmes, certains enfants souhaitent obtenir jusqu’à 50 cadeaux, la plupart sont plus raisonnables, sans être frugaux. Dans les lettres au père Noël, le nombre moyen de cadeaux demandés se situe autour de six ou sept.

Devant l’immensité de ce qui leur est offert par les grands magasins et les sites en ligne, les enfants doivent donc apprendre à être de jeunes consommatrices et consommateurs avertis et judicieux.

Ensuite, les enfants savent que leurs récompenses sont conditionnelles à leur conduite durant le reste de l’année, même si l’insistance sur le fait d’avoir été sage a peu de répercussions réelles, les enfants les plus turbulents étant rarement punis. Les lettres mentionnent à quel point les signataires ont fait preuve de travail, de discipline et d’obéissance, toutes des qualités qui doivent leur servir plus tard pour devenir des citoyens dociles et productifs.

Enfin, dans leur lettre, les enfants associent le bonheur de la plus importante fête de l’année à la vie de famille, certes, mais surtout à la consommation. D’une part, une faible proportion des jouets mentionnés dans les lettres sont à portée éducative. D’autre part, la majorité des cadeaux demandés est identifiée à une marque, au point où on peut avancer que, vu à travers les lettres adressées au père Noël, la fête de Noël ressemble surtout à un festival du magasinage pour des jouets brandés (en France, la moitié des lettres mentionnent au moins une des 10 plus grandes marques, dont Playmobil, Barbie et Lego).

Dans les lettres, les souhaits d’ordre général (être heureux, etc.) et les rêves altruistes (la paix dans le monde, etc.) sont très rares. Les enfants demandent des cadeaux matériels spécifiques qui se retrouveront dans une boîte, sous le sapin.

On sait que l’identité sexuée des jeunes se construit à travers l’achat de jouets. Encore aujourd’hui, la consommation est fortement genrée : les garçons demandent au père Noël des figurines viriles (Power Rangers, etc.) et les filles, des poupées (Barbie, etc.). Mais surtout, c’est l’identité comme consommateur et consommatrice qui se construit à travers l’acte d’écrire au père Noël. Être heureux, c’est recevoir une montagne de cadeaux. L’enfant qui, idéalement, ne devait avoir besoin de rien à Noël (cette fête se déroulant dans l’abondance), a envie de tout et désire tout : sa joie ne sera totale qu’une fois « gâté ».

Hyperconsommation et gaspillage

Encore aujourd’hui, rien ne paraît trop beau ni trop cher pour faire plaisir aux enfants. À l’approche de Noël, les comptoirs de jouets prennent une importance capitale dans tous les magasins à rayons. Sur la Toile, l’offre paraît infinie.

Les dépenses frénétiques auxquelles on cède sont spectaculaires. Selon le conseil international de l’industrie du jouet, les ventes de jouets s’élèveraient à près de 2,5 milliards au Canada en 2020. Près de la moitié de toutes les ventes de jouets auraient lieu durant la période des fêtes hivernales.

On peut s’interroger sur cette folie dépensière quand on sait que, selon certaines enquêtes, 7 jouets sur 10 ne sont plus utilisés 8 mois après leur achat et que des millions et des millions de jouets (délaissés ou brisés) sont jetés aux poubelles chaque année.

Certes, le solstice d’hiver a, depuis les temps les plus reculés, représenté un moment de festivités et de bombance pour faire contrepoids au froid et à l’obscurité de l’hiver, mais ses débordements ont pris aujourd’hui une tournure mercantile et matérialiste qui force à nous interroger sur les conséquences de l’hyperconsommation.

Les dépenses considérables du temps des Fêtes sont justifiées par la volonté de procurer aux enfants un instant de joie profonde et de pure magie, à l’écart des épreuves de la société productiviste. Le paradoxe, c’est que cet effort a lieu en investissant encore davantage l’univers de la société de consommation. Aussi, la fête semble surtout confirmer dans le cœur des enfants que le bonheur tient non seulement à la possession de choses matérielles, mais à l’excès et aux débordements matérialistes. Sans doute y a-t-il mieux à enseigner ce jour-là…

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