L’automne est bien installé et bien que les marchés publics et kiosques ruraux aient rentré leurs étals, saviez-vous qu’il est possible de se nourrir, de façon locale, à longueur d’année ?

Jean-Martin Fortier
Jean-Martin Fortier Maraîcher, auteur et cofondateur de l’Institut jardinier-maraîcher, et deux autres signataires*

Les maraîchers et maraîchères agissent comme la fourmi de la célèbre fable et travaillent tout l’été et tout l’automne à récolter les bons légumes d’ici afin d’en conserver pour les mois d’hiver. Ainsi, carottes, radis, panais, betteraves et autres délices locaux sont offerts toute l’année dans nos supermarchés. En plus de ces produits de conservation, laitues, roquette, radis, épinards et autres fruits et légumes poussent également toute l’année sur nos terres, bien au chaud en serre.

Si le concept d’autonomie alimentaire s’est amené sur la place publique au tout début de la pandémie, alors que marchands et épiciers peinaient à s’approvisionner et que la fermeture potentielle des frontières avec nos voisins du Sud venait ébranler la sécurité alimentaire de notre province – rappelons qu’un grand pourcentage des légumes que nous consommons au Québec provient des États-Unis –, notre chaîne alimentaire demeure très fragile au sortir de la quatrième vague.

Avec les serres, l’hydroélectricité, la créativité et l’innovation québécoises, il se développe de plus en plus de solutions qui permettent aux maraîchers et aux citoyens d’aspirer à ce rêve inassouvi d’autonomie alimentaire.

Dans les derniers mois, des actions concrètes ont été faites, telles que l’annonce gouvernementale d’un investissement de 91 millions de dollars qui servira, entre autres, à doubler les superficies de serres sur une période de cinq ans, ainsi que celle visant la réduction du tarif d’électricité de 0,1 $ à 0,0559 $ le kilowattheure. Pour plusieurs producteurs de serres, cette annonce représente des économies de milliers de dollars par année !

Entrepôts réfrigérés

Ces bonnes nouvelles sont encourageantes, mais il reste de nombreux enjeux à surmonter afin de pouvoir manger des légumes locaux à longueur d’année. Le manque d’entrepôts réfrigérés à l’échelle du territoire est l’une de ces problématiques. En s’équipant de nouvelles infrastructures efficaces et communes à plusieurs fermes, il serait non seulement davantage possible de manger local et frais toute l’année, mais il serait également envisageable de pérenniser certaines embauches et de favoriser des emplois à longueur d’année plutôt qu’uniquement saisonniers.

Que ce soit pour soutenir notre propre économie, par appréciation des bons produits ou simplement parce que c’est dans nos mœurs, de plus en plus de Québécois font le choix de manger local. Ce changement de comportement a eu un impact positif majeur dans les marchés de producteurs tout au long de la saison estivale, l’adhésion aux paniers bios du Réseau des fermiers et fermières de famille ayant crû de plus de 50 % depuis 2020. Or, bien qu’ils existent, on remarque moins d’engouement pour les paniers d’hiver. Le nombre réduit de paniers hivernaux offerts s’explique à la fois par l’intérêt plus faible de la population envers les légumes de conservation – bien apprêtés, ils sont pourtant tout simplement délicieux ! –, mais aussi par le nombre de fermes qui n’ont tout simplement ni l’équipement ni les ressources nécessaires pour cultiver, entreposer ou distribuer à longueur d’année.

La multiplication des serres froides, c’est-à-dire des serres non chauffées, est également une solution simple pour fournir des verdurettes et d’autres légumes frais pendant l’hiver.

Afin que les Québécois qui adoptent le concept de choisir les produits d’ici et de manger local soient de plus en plus nombreux, il importe que les gouvernements, producteurs, marchands et clients s’arriment pour équilibrer le fragile écosystème de l’offre et de la demande. En favorisant l’éducation et l’information citoyenne plutôt que la promotion, nous outillons les citoyens à choisir l’autonomie alimentaire et l’agriculture durable. Plus les clients s’informent sur la provenance des aliments et demandent des légumes d’ici, plus les marchands leur en offriront, faisant par le fait même augmenter la production locale nécessaire pour fournir à la demande.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

La serre du projet de recherche de l’Institut national d’agriculture biologique, rattaché au cégep de Victoriaville

Les divers ordres de gouvernement se doivent quant à eux de jouer un rôle clé dans cette transformation de la chaîne d’approvisionnement et de production au profit d’une agriculture de proximité, notamment en soutenant le développement et en encourageant la multiplication des petites fermes à l’échelle du Québec ainsi qu’en finançant les initiatives de mutualisation et d’innovation qui les propulsent.

Cette lettre se veut un éveil de conscience, une invitation à prendre part à la discussion. Nous sommes trois à la signer, mais plusieurs acteurs qui collaborent et participent au bon fonctionnement de la chaîne alimentaire locale s’y reconnaîtront. On vous laisse en vous invitant à faire un geste concret. Acheter local. Demander des produits d’ici, à longueur d’année, à votre marchand. S’informer sur notre agriculture, ses pratiques et ses produits afin de développer une culture culinaire qui lui fait une large place. Si ces gestes simples sont faits par une fraction des 8 millions que nous sommes au Québec, il y a fort à parier que la souveraineté alimentaire se trouvera au cœur des priorités pour les prochaines années.

Bon appétit !

* Cosignataires : Ricardo Larrivée, chef cuisinier et animateur ; Caroline Poirier, présidente de la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique

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