Alors qu’une importante rencontre internationale sur le climat (COP26) au cours de laquelle seront examinés les progrès accomplis depuis Paris se tiendra au début de novembre prochain, il est probable que les gestes posés par la communauté internationale ne soient pas à la hauteur des défis climatiques décrits par les scientifiques. Le défi est autant plus difficile à relever lorsque les pays se rencontrent à une période où la pandémie de COVID-19 demeure toujours d’actualité. La lutte contre les changements climatiques risque de ne pas être perçue comme une priorité par certains pays.

Yenny Vega Cardenas, Sokhna Sene et Daniel Turp Membres de l’Observatoire international des droits de la nature

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) tire – encore – la sonnette d’alarme sur l’urgence climatique. En 30 ans, c’est la première fois qu’un rapport du GIEC utilise les mots « sans équivoque » pour désigner la responsabilité humaine dans les changements climatiques.

Il n’est aujourd’hui plus possible de douter raisonnablement de la gravité de la crise climatique causée par les activités humaines.

Les changements climatiques créent déjà de nombreux phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes dans toutes les régions du monde. À ce rythme, il n’y a pas de doute qu’on vivra tous plus d’évènements climatiques et avec une intensité croissante.

Ces changements généralisés sont d’autant plus importants lorsqu’ils affectent directement ou implicitement le cycle de l’eau. À titre d’exemple, le fleuve Saint-Laurent est, en raison de sa vulnérabilité aux changements climatiques, considérablement touché. Selon les experts, les températures des eaux profondes du Golfe ont enregistré une augmentation significative depuis quelques années, ce qui affecte notamment la population de bélugas. L’augmentation de la température réduit de même le débit d’eau et entraîne une augmentation de la concentration des polluants dans le Saint-Laurent. La contamination est aussi à la base d’un déclin d’espèces aquatiques alimentaires telles que la crevette nordique, le saumon de l’Atlantique et le crabe des neiges.

Pourtant, la prise de conscience climatique de la part des populations, des gouvernements et des décideurs tarde à se traduire en actes forts qui permettraient de réduire les effets ravageurs du réchauffement de notre planète. Alors qu’on montre du doigt l’humain, un changement de paradigme pourrait bien venir à la rescousse, car le dérèglement climatique n’est qu’une conséquence de la destruction sans limites de la nature.

La garantie de droits de la nature se présente comme un outil pour réaliser un modèle alternatif dans la transition écologique. Adoptée en 1992, la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement proclame que les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable et qu’ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature. Cette idéologie qui place l’humain au centre des préoccupations contraste avec celle des droits de la nature qui représente une vision intégrée et holistique de toute vie et de tous les écosystèmes.

On doit effectivement apprendre à vivre en harmonie avec la nature. En s’inspirant des traditions juridiques des peuples autochtones, cette tendance s’inscrit dans un courant écocentriste qui considère que l’Homme n’est plus le « maître » de la nature, mais une espèce parmi d’autres.

Elle implique de reconnaître les valeurs intrinsèques de la nature et des entités qui deviendront dorénavant des sujets de droit. Il est alors incontestable qu’un changement profond de paradigme de l’anthropocentrisme à l’écocentrisme doit se tenir afin de ralentir le rythme actuel des phénomènes climatiques.

À la reconnaissance de la nature comme un sujet de droit doit également s’ajouter celle d’une représentation. Il a été proposé que cette représentation soit assurée par des gardiens qui seraient épaulés par la communauté scientifique et auront connaissance des pratiques traditionnelles et ancestrales. Ces gardiens pourront représenter la nature à la table de négociation dans le cadre des projets qui pourraient impacter de manière importante les droits fondamentaux de la nature. Les dommages aux entités naturelles seraient donc internalisés dans l’économie qui devra prendre en compte la valeur des écosystèmes en santé, ainsi que leur droit à être restaurés et préservés. D’ailleurs, étant dans la décennie des Nations unies pour la restauration, nous serions dans l’obligation d’agir !

C’est dans cette voie que s’inscrit la mission de l’Observatoire international des droits de la nature (OIDN). Considérant que l’état du plus grand cours d’eau au Québec qu’est le fleuve Saint-Laurent se dégrade au fil des années, l’OIDN fait la reconnaissance de la personnalité juridique à ce fleuve l’un de ses projets phares en alliance avec des organismes comme Eau Secours, Waterlution et Stratégies Saint-Laurent.

L’OIDN a rédigé un projet de loi qui reconnaît le fleuve Saint-Laurent comme une entité juridique et un sujet de droit. L’adoption d’un tel projet de loi pourrait permettre d’assurer une meilleure protection et contribution à sa restauration de ce fleuve. Cette initiative se veut un projet structurant pour une meilleure gouvernance de nos comportements vis-à-vis du fleuve. Notre projet de loi, publié depuis printemps 2021, est disponible dans notre ouvrage collectif intitulé Une personnalité juridique pour le fleuve Saint-Laurent et les fleuves du monde.

Pour faire émerger une alliance citoyenne autour du fleuve Saint-Laurent et s’inscrivant de la Journée mondiale des rivières et des fleuves l’OIDN a tenu le 26 septembre dernier une consultation publique pour entendre les citoyens et citoyennes sur le sujet. Cette consultation se poursuit et toute personne intéressée est invitée répondre à une série de questions visent entre autres à identifier les meilleurs gardiens du fleuve, les droits à reconnaître au fleuve Saint-Laurent et à la pertinence d’étendre ce statut à d’autres cours d’eau, tels les rivières et les lacs.

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