(Winnipeg, Manitoba) La formule est bien connue : devant les aléas de l’opinion publique à quelques jours d’une élection, les experts soulignent que le seul sondage qui compte réellement, c’est celui du scrutin.

Félix Mathieu
Félix Mathieu Professeur de science politique, Université de Winnipeg

Il s’agit d’un rappel important en cette ère où les analystes troquent trop souvent une bonne mise en contexte contre le pourcentage de l’heure. La surmobilisation de ces données dans les médias peut aussi avoir des effets pernicieux sur la pratique démocratique. Mais empêcher les sondeurs de faire leur travail n’est pas la solution.

Ça mange quoi, l’opinion publique ?

Certains ne manquent pas d’arrogance quand ils présentent ce qu’ils « captent » de l’opinion publique comme étant la vérité, ou pire, pour prédire avec certitude ce qui va se passer. Contrairement aux marées, le comportement social est très complexe à décoder et à prévoir.

Aussi sophistiqués soient-ils, les modèles statistiques en sciences sociales doivent composer avec la liberté relative des individus qui, faut-il le rappeler, n’agissent pas seulement selon une rationalité instrumentale, où l’on ne tient compte que de ses intérêts propres. De toute manière, ce qui m’apparaît rationnel peut sembler ne pas l’être pour quelqu’un d’autre. Le contexte culturel ambiant et de première proximité ont un effet sur la vision des gens.

Devant ce tableau, à quoi bon produire et exploiter des données de sondage ? Tout bonnement parce que c’est la moins mauvaise des démarches auxquelles nous avons accès.

C’est pourquoi j’y ai moi-même recours dans certains de mes travaux. Malgré toutes les critiques que l’on doit adresser à ces pratiques, les modèles statistiques tiennent compte de ces limites. On parvient ultimement à bien les contrôler au moyen d’un échantillonnage probabiliste et aléatoire, en tentant de reproduire autant que possible les traits caractéristiques de la population globale.

L’opinion publique n’existe pas

J’emprunte cette formule au célèbre sociologue Pierre Bourdieu. Dans le texte du même titre paru dans les années 1980, Bourdieu critique la notion d’opinion publique sur de multiples fronts. Entre autres, il souligne que les questions posées aux individus – qui sont toujours cadrées d’une certaine manière – reflètent la « position dominante ». C’est-à-dire que les questions auxquelles les gens sont appelés à répondre sont façonnées par ceux qui ont les moyens et le pouvoir de le faire ; elles reflètent aussi leurs intérêts et leur vision du monde.

Ainsi, connaître l’opinion de personnes sur la politique monétaire, alors qu’elles n’y connaissent rien, peut être dans l’intérêt des dirigeants et des sondeurs, mais revient au final à créer des réponses factices. Même s’il y a eu d’importantes avancées pour limiter ce phénomène, toutes les questions ne se valent pas : les personnes qui disposent des ressources en décident.

Mais au-delà de cette critique un peu technique, ce qu’il faut retenir, c’est que l’opinion publique n’est pas quelque chose qui existe en tant que tel.

C’est une construction sociale, qui peut certes reposer sur des protocoles de recherche rigoureux, mais qui ne doit pas être confondue avec le réel. C’est une abstraction imparfaite de celui-ci.

Qu’on le veuille ou non, cependant, les sondages politiques font depuis longtemps partie de notre vie démocratique, particulièrement pendant les campagnes électorales. Il y a de bonnes raisons à cela : si les partis politiques veulent représenter les vues citoyennes, il n’est pas inutile qu’ils les connaissent au meilleur de leur capacité. Mais il y a toutefois un danger à danser sur cette musique : ce n’est pas parce qu’une opinion semble partagée par la très vaste majorité des gens qu’elle est vraie – ou bonne – pour autant.

Le problème en périodes électorales

Lorsqu’on se trouve en campagne électorale, l’omniprésence des sondages dans les médias peut avoir des effets pervers sur les pratiques démocratiques. D’abord, on est souvent plus intéressé à scruter qui est en avance dans les sondages et qui se positionnent avantageusement sur un enjeu donné qu’à correctement comprendre et expliquer les tenants et aboutissants d’une politique publique reléguée ainsi à l’arrière-plan.

De même, les médias accolent aux sondages un vernis d’objectivité. Mais le choix des mots dans les questions posées n’est jamais laissé au hasard. En corollaire de cela, lorsque les individus entendent que, si la tendance se maintient, le parti X devrait l’emporter, cela peut influencer considérablement leur comportement électoral. D’une part, de nombreux électeurs aiment « gagner » leur vote. Ils peuvent donc être tentés de s’aligner avec le parti qu’ils croient être en voie de remporter les élections. D’autre part, en voulant « éviter le pire », surtout avec notre mode de scrutin, beaucoup votent stratégiquement pour le candidat qui, selon les sondages, a le plus de chance de vaincre la personne qu’ils veulent surtout ne pas voir élue, plutôt que d’opter pour leur premier choix. Dans le système électoral canadien, les sondages contribuent ainsi à compliquer l’essor des nouvelles formations politiques.

Or, devrions-nous, par conséquent, interdire la réalisation de sondages pendant les campagnes électorales ? Puisqu’on interdit déjà aux médias de communiquer de nouvelles données de sondage le jour des élections, pourquoi ne pas le faire plus tôt ?

Aller dans cette direction serait tout à fait contraire à certains droits fondamentaux, comme la liberté de la presse ou le droit à l’information. Ce serait une avenue très périlleuse à emprunter, et les résultats ne seraient pas forcément bénéfiques. Au final, l’effet des données perdues serait simplement remplacé par le charisme de divers spécialistes de la communication politique. Notre démocratie ne s’en porterait pas mieux.

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