« Nous devons rompre avec les symboles de la colonisation pour nous déprendre des liens de la domination. » Ce sont les mots du nouveau président péruvien, Pedro Castillo, prononcés à l’occasion de sa cérémonie d’investiture à laquelle assistait le roi d’Espagne, Felipe VI, le 28 juillet dernier. De Toronto à Buenos Aires en passant par New York, Mexico et Lima, le mouvement décolonial n’a jamais eu autant le vent en poupe.

Jérôme Blanchet-Gravel
Jérôme Blanchet-Gravel Essayiste et journaliste

Bien sûr, il ne s’agit plus de faire l’indépendance des nations américaines, mais de les guérir des blessures « systémiques » de la colonisation. Déboulonnage de statues, rues débaptisées puis renommées, construction de nouveaux monuments : plus de 500 ans après sa « découverte », l’Amérique est en train de vivre son moment autochtone.

Aucun pays du continent n’échappe à cette vaste entreprise de révision du passé, essentielle à ce qui est appelé la « réconciliation » au Canada. Car partout, la conquête a engendré un important traumatisme que ressentent encore bon nombre d’autochtones, en partie prisonniers de la vieille hiérarchie coloniale. Le choc fut brutal. Non seulement l’Occident apporta-t-il un nouveau système de pensée dans une civilisation marquée par son isolement géographique, mais aussi il plaça ses descendants au sommet de la pyramide.

« Annuler » les Amériques ?

Bien que poursuivant des objectifs parfaitement légitimes, hélas, le mouvement décolonial prend souvent la forme d’un nouveau conflit racial en gestation. Une nouvelle lutte des races par définition bien peu propice à l’établissement d’un nouveau pacte égalitaire entre tous les habitants des Amériques. En grande partie sous l’influence de la gauche « woke » américaine, les « Blancs » sont sommés de reconnaître leurs privilèges et de les abolir, alors que tous sont loin d’avoir hérité de grandes fortunes bâties à même le drame des Amérindiens. Les nuances n’existent pas dans l’univers de l’antiracisme revanchard.

Trop souvent, l’objectif n’est pas de reconnaître et, si possible, réparer les erreurs du passé, mais de « canceller » les Amériques dans l’esprit de la cancel culture importée des États-Unis.

Il ne s’agit pas de bonifier la mémoire en la complexifiant, mais d’en retirer les parties jugées contraires au nouveau récit antioccidental.

« Je ne gouvernerai pas depuis la Maison de Pizarro », a déclaré le nouveau président du Pérou. Portant un chapeau emblématique du monde rural, le populiste de gauche a annoncé qu’il s’établirait ailleurs que dans l’actuelle résidence présidentielle, dont il entend faire un musée, toujours dans le but de parachever la décolonisation du pays. Quelques jours plus tard, Castillo a dû assumer qu’il séjournerait dans le palais controversé, mais jusqu’à ce qu’un autre lieu soit désigné.

En 1938, le palais du gouvernement a été construit sur les ruines de la résidence du conquistador Francisco Pizarro, célèbre pour avoir vaincu les Incas. Pourtant, il coule pour toujours du sang espagnol dans les veines du Pérou, comme dans celles de tous les pays auxquels a donné vie la Nouvelle-Espagne. Le sang versé s’est mélangé. Comme en témoigne la langue la plus utilisée, le castillan, le Pérou n’est pas moins espagnol qu’autochtone : il ne peut pas revenir en arrière pour effacer la moitié de son identité. Faut-il rejeter le métissage, cette grande richesse inhérente à l’Amérique latine ?

Le retour du mythe du bon sauvage

La mouvance décoloniale ne fait pas que s’appuyer sur une lecture manichéenne de l’histoire. Elle réhabilite une vision édénique des Amériques aux allures d’utopie régressive. Une vision pourtant née du regard des premiers découvreurs, à commencer par celui de Christophe Colomb. Les militants décoloniaux rêvent de l’eldorado verdoyant des Précolombiens, confortant une vision très fleur bleue de ces peuples guerriers.

Les autochtones incarneraient la pureté originelle et les habitants d’origine européenne, le progrès destructeur.

Sans la venue des Occidentaux, l’Amérique serait encore un immense paradis écologique, pense-t-on, où tous vivraient en harmonie les uns avec les autres, et surtout avec la nature. Il faudrait vite retrouver cet âge d’or. Comment ?

La mouvance décoloniale divise la société entre bons et méchants en occultant le côté sombre de chaque culture. Dans son Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine, l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa écrit que « ceux qui s’indignent, à juste titre, des crimes et de la cruauté des conquistadors espagnols à l’encontre des Incas […] n’ont pas versé la moindre larme sur les milliers, les centaines de milliers, voire les millions d’Indiennes et d’Indiens sacrifiés à leurs dieux, dans leurs barbares cérémonies, par les Incas, Mayas, Aztèques, Chibchas ou Toltèques ». Pourtant fabriqué par les colonisateurs, le mythe du bon sauvage n’a jamais autant été d’actualité.

* Jérôme Blanchet-Gravel est l’auteur de La Face cachée du multiculturalisme (Paris, Cerf, 2018)