La scène se passait en septembre dernier en Idaho.

Nathan Apodaca dont le camion venait de subir une panne se lance à l’assaut des quelques kilomètres qui le séparent de son travail à l’aide d’une planche à roulettes. Tout en fredonnant un succès de Fleetwood Mac, l’homme filme la scène d’une main et se désaltère de l’autre. Six mois s’étaient déjà écoulés depuis le début de la crise du coronavirus ; on ne parlait pas encore de vaccins. La planète cherchait désespérément des rayons de soleil. Malgré le pétrin dans lequel il se trouve, M. Apodaca s’adapte et projette l’image d’un homme comblé et insouciant.

La vidéo fait fureur et des milliers de personnes se lancent à l’assaut des succès de Stevie Nicks et de la planche à roulettes. Beaucoup de politiciens tentent de surfer sur cette vague – certains reproduisent la séquence avec aplomb, dont Jagmeet Singh.

Si vous côtoyez de jeunes adultes, vous savez que M. Singh connaît un regain de popularité. Sa maîtrise des médias sociaux et sa personnalité le distinguent nettement de ses adversaires. Il ne deviendra probablement jamais premier ministre – fort heureusement d’ailleurs – mais une majorité de Canadiens préfèrerait trinquer avec lui qu’avec Justin Trudeau – autrefois le Pierre Lalonde de sa profession. Les jeunes progressistes pourraient se faire plaisir le 20 septembre et brouiller les cartes pour M. Trudeau. Mais encore faudrait-il qu’ils prennent le temps de se rendre aux urnes.

Après son élection comme chef du Nouveau Parti démocratique en 2017, M. Singh avait multiplié les bourdes. Plutôt brouillon dans ses entrevues, il énonçait souvent des points de vue qui étonnaient ses collègues néo-démocrates. La transition de politicien provincial – il avait siégé à Queen’s Park – à celui d’un chef de parti national s’opérait laborieusement. Il avait même dû attendre jusqu’en août 2019 pour trouver un siège au Parlement – pour voir celui-ci dissous quelques semaines plus tard à la faveur d’élections générales durant laquelle les néo-démocrates ont subi un repli important, perdant plus de 15 sièges.

Depuis cette élection, M. Singh a pris beaucoup d’assurance. D’abord, il a compris qu’un parti ne se gère pas par diktats. Les troupes néo-démocrates sont nettement plus en symbiose avec leur chef aujourd’hui qu’en 2019. Ensuite, le coronavirus lui a offert une fenêtre inespérée pour faire rejaillir des traits de compassion et d’empathie.

Alors que les conservateurs s’interrogeaient sur la pertinence de certains programmes gouvernementaux, M. Singh multipliait les interventions pour ajouter des catégories de récipiendaires ou enrichir le soutien financier proposé. L’imprimante de billets de banque ne roulait jamais assez vite pour lui.

De façon surprenante, le déficit colossal qu’a cumulé le Canada lui offre aussi des avantages. Depuis toujours, les politiques néo-démocrates provoquent railleries et moqueries. Comment le Canada pouvait-il se les permettre sans risquer une déconfiture financière ? Mais voici qu’après un plan Marshall canadien sans précédent, le pays n’est pas sous respirateur artificiel et l’économie se porte plutôt bien. Que l’on doive un jour rembourser ces emprunts massifs devient secondaire – l’utopie que les riches s’en chargeront tombe à point.

Les néo-démocrates ne mèneront pas une campagne pour prendre le pouvoir. Ils se tiendront à gauche de M. Trudeau et rappelleront aux électeurs l’importance d’avoir une voix forte au Parlement pour parler au nom des démunis. Ils souligneront aussi les échecs de M. Trudeau dans ses rapports avec les Premières Nations et sa timidité dans le dossier de l’environnement. Et ils s’attaqueront à ces plus fortunés avec une démagogie renversante laissant croire que les contributions de multinationales et quelques familles canadiennes bien nanties pourraient nous permettre d’ajouter des dizaines de milliards aux dépenses publiques. Et s’il fallait que le variant Delta force les partis à mener que des campagnes virtuelles, celui de M. Singh bénéficierait de son aise avec les médias sociaux.

Les libéraux jusqu’à présent n’ont pas semblé bien préoccupés par les néo-démocrates. Ils tirent à boulets rouges sur les conservateurs. Mais si une montée du NPD se concrétisait, M. Trudeau devra miser sur des enjeux de dépenses publiques qui pourraient nuire à ses efforts de maintenir des appuis auprès de la classe moyenne.

Quant aux biens nantis, ils auraient tort de croire qu’ils sont à l’abri de la longue main de M. Singh. Un autre gouvernement minoritaire libéral pourrait forcer M. Trudeau à piller le cahier d’idées de son rival et nous entraîner vers des champs de taxation étourdissants. Le TikTok que l’on entendrait alors serait plutôt le compte à rebours avant l’exil d’entrepreneurs canadiens nullement intéressés à servir de guichets pour des dépenses publiques déraisonnables.