Ils ont les moyens de leurs ambitions. Les géants du numérique, pour chacune des innovations qu’ils mettent entre nos mains, se rapprochent tranquillement du concept de « nation numérique ». Nos gouvernements dans leur état actuel seraient-ils déjà en perte de pouvoir ? En période d’élections, chaque citoyen peut et doit se poser la question et faire des choix en conséquence.

Stéphane Ricoul
Stéphane Ricoul Directeur marketing et partenariats, Talsom

Selon Le Petit Robert, une nation est « un groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini et personnifiée par une autorité souveraine ». Contextualisée à nos vies et notre environnement de plus en plus numérisés, cette notion de puissance liée au contrôle par une autorité souveraine est mise à mal aujourd’hui par quiconque possède et utilise de façon efficiente nos données qui nous caractérisent.

On fait souvent allusion au fait que si Facebook était un pays, il serait le plus peuplé de la Terre. C’est également vrai économiquement. Additionnées, les valorisations de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (les GAFAM) dépassaient en octobre 2020 les 6800 milliards de dollars, un chiffre à mettre en perspective avec les 5100 milliards de dollars de PIB pour le Japon, pourtant quatrième économie mondiale. À elle seule, Apple est valorisée pour un montant supérieur à celui du PIB du Canada (2000 milliards de dollars vs 1800 milliards de dollars). Dès lors, on comprend que les liens entre chefs d’États et chefs d’entreprises numériques font en sorte que ces derniers se retrouvent souvent présents à la table de négociations internationales.

Cet équilibre des forces en présence nous fait réaliser que nos gouvernements ne sont plus forcément la solution pour tout, et que les plateformes numériques pourraient très bien un jour se substituer en partie aux États.

Tout comme le « territoire défini » du Petit Robert qui se heurte désormais à la dématérialisation (donc l’absence de frontières), nos devises se heurtent aux cryptomonnaies non régulées par une autorité centrale (une banque). Quand on connaît la faiblesse économique des pays aux devises dévaluées, on ne peut que s’inquiéter d’une devise officielle qui serait reléguée aux oubliettes face à celle d’une entreprise privée étrangère, dont le nombre d’utilisateurs serait sans commune mesure à tout ce qui existe jusqu’à maintenant.

Après tout, ce changement de paradigme ne serait pas unique en soit. Les systèmes des postes de partout dans le monde en ont déjà fait les frais en perdant une grande partie de leur valeur première avec la chute draconienne du courrier classique, celui avec une enveloppe et un timbre, face à l’utilisation massive des courriels (pour lesquels Google accapare près de 30 % des parts de marché avec Gmail). Cela peut paraître anodin, mais ce ne l’est pas tant que ça, même si la livraison de colis provenant des ventes en ligne et de leur croissance ont sauvé en partie les postes nationales. Même nos armées sont mises à mal face aux attaques du XXIe siècle, soit les cyberattaques. Et rien ne nous dit que cela n’arrivera pas pour d’autres prérogatives normalement étatiques.

Aujourd’hui, le vocabulaire utilisé par les géants du numérique se rapproche de celui de nos États. Amazon offre le « Amazon Care » dans le domaine de la santé, Facebook s’est doté de son propre « tribunal » et veut se doter de sa propre « monnaie ».

De notre côté, nous leur avons déjà donné nos empreintes digitales, une image précise de notre visage, les fréquences de notre voix et même peut-être une empreinte de nos pupilles. Et c’est sans compter qu’on leur donne en permanence un accès illimité à tous nos déplacements et transactions financières.

En regroupant l’ensemble, en faisant des recoupements et des croisements de données, on voit bien que la technologie pourrait offrir quelque chose de beaucoup plus « sécuritaire » qu’une simple carte d’identité ou un numéro d’assurance sociale. Ces géants du numérique ont développé avec le temps une expertise qu’aucun État dans aucun pays ne peut se targuer de posséder. Et cette expertise porte un nom, celui de « plateformes à grand déploiement » pouvant être utilisées par des milliards d’individus, simultanément et de partout dans le monde. Alors plutôt que de lutter contre eux, pourquoi ne pas envisager un réel partenariat public-privé, dans lequel les gouvernements « contrôleraient » et les plateformes privées « proposeraient » ? En période d’élections, cela pourrait être un bel ajout à toute plateforme électorale, un « gagnant-gagnant » du XXIe siècle qui, de toute manière, pourrait devenir inéluctable.

Il apparaît donc désormais évident qu’une société privée, dite numérique, peut non seulement pousser plus loin la notion d’accessibilité, de facilité d’usages et de sécurité qu’un gouvernement, mais peut aussi le faire avec une célérité et une agilité beaucoup plus importante. Alors pourquoi s’en priver si le tout peut être encadré et réglementé de façon stricte par des lois adaptées et surtout adaptables à la même vitesse que les changements opérés dans le monde des technologies ? Une approche au potentiel immense, et qui aurait sans doute comme effet de prévenir un risque de déstabilisation de l’appareil gouvernemental par des « plateformes-État » définitivement plus capitalistes que démocratiques.