Des mots qui blessent, des maux qui restent

Gilles vaillancourt
Gilles vaillancourt

En lisant le témoignage Les mots qui blessent écrit par Santino Papillon Capozzi et paru dans La Presse le 8 juillet dernier, j’ai été fortement interpellé, car l’histoire relatée m’a rappelé un pan de ma vie d’adolescent. Mon histoire s’est déroulée surtout à l’école secondaire, une période malheureuse que je n’oublierai jamais et à laquelle je préfère ne plus penser… sauf au moment d’écrire ce qui suit.

Sans prétention, je souhaite faire partager une réflexion et un questionnement sur ces adolescents blessés devenus des hommes au cœur souvent lesté des maux qui restent. Ce texte peut représenter fidèlement ou pas leur réalité trop longtemps cachée.

Ces adolescents ont très souvent vécu des situations pénibles, ressenti des émotions et des sentiments négatifs sans toutefois connaître les mots pour les décrire, les identifier ou les traduire.

En raison de leurs différences trop apparentes et de leurs goûts « contre-nature » inavoués, mais allégués, ces adolescents ont été victimes de l’hostilité ou de la méchanceté d’intimidateurs. Ils ont été mis au ban de la société ou frappés d’ostracisme. Des traits physiques de genre qui ne correspondent pas au modèle masculin habituel attendu par la société et des caractéristiques davantage attribuées à la gent féminine ont justifié des railleries incessantes et des actes malveillants. Leurs auteurs ne voulaient-ils pas juste se moquer et faire rire ?

Témoins de ces gestes et paroles, la grande majorité des personnes adultes de l’entourage (scolaire, familial ou social) sont demeurées silencieuses, indifférentes, volontairement aveugles, impuissantes, passives ou discrètes. De plus, elles ont affiché une belle insouciance, une indolence marquée, ou tout simplement fait preuve d’ignorance. Pire, elles ont parfois aggravé la situation par leurs réactions. Aucun reproche à faire à toutes ces personnes d’une autre génération. Aucun blâme à porter envers les personnes conscientes qui n’ont pas su quelle attitude prendre et quel comportement adopter face à des situations qui dépassaient leurs compétences personnelles ou professionnelles.

Que peuvent penser ou dire aujourd’hui ces garçons devenus adultes ?

Ils sont maintenant capables de trouver les mots pour parler de leur passé lointain. Ils souhaitent aujourd’hui dénoncer l’intimidation vécue et l’humiliation éprouvée face à des situations récurrentes ; parler de la souffrance engendrée par les paroles acerbes prononcées à leur égard ; décrire les agressions verbales ou physiques subies ; expliquer les raisons de leur isolement, de leur solitude, de leur mutisme et rappeler la haine, le mépris, la honte et la culpabilité ressentis.

Ils se questionnent sur les conséquences de ces évènements lointains sur leur évolution personnelle et leur réalité actuelle. Peuvent-ils y attribuer leur estime de soi pauvre ou déficiente, leurs maladresses sociales et relationnelles, leur humeur cyclothymique et leur personnalité mal assurée ? Peuvent-ils évaluer l’impact des faits du passé sur eux ? Sans doute difficile d’en mesurer l’incidence, de faire la part des choses et de distinguer ce qui appartient à la nature profonde de l’individu et ce qui relève d’une période difficile de leur adolescence. Quoi qu’il en soit, il est plausible de dire que la portée des mots et gestes des intimidateurs s’est avérée néfaste et considérable. À leur décharge, nous pouvons toutefois présumer que les ultimes effets tributaires de ces mots et gestes ne pouvaient pas être consciemment visés ou volontairement souhaités par les auteurs-acteurs au départ.

Par souci d’honnêteté, ces adolescents intimidés veulent bien avouer qu’ils ont parfois été intimidateurs à leur tour. Le choix des victimes est abondant et à la portée de tous. Pensons aux jeunes présentant un surpoids, une gêne maladive, une pauvreté apparente, un comportement ou physique atypique, une hygiène douteuse, une élocution maladroite, etc. Les intimidés ne sont pas que vertueux.

Que peuvent faire aujourd’hui ces garçons devenus adultes ?

L’accès facile aux réseaux sociaux amène sûrement ces hommes à envisager la possibilité de dévoiler les faits, de dénoncer les coupables. Leur esprit est-il habité d’un désir de vengeance, d’un simple besoin d’exposer les fautes commises ou d’une amnésie sélective ? Ils se demandent peut-être aussi comment agir envers les intimidateurs rencontrés au hasard de la vie ou encore fréquentés au temps présent. Parler ou se taire ? À mon avis, le passé tu ou dévoilé peut avoir n’importe quel effet. Salutaire, provocateur ou inutile pour n’en nommer que quelques-uns.

Que doivent retenir aujourd’hui ces garçons devenus adultes ?

Que les malheurs du passé s’éloignent et s’amenuisent avec le temps malgré les stigmates au cœur causés par que les mots dits. Et ces mots, nous devons nous en souvenir.

« Fifs » et tapettes sont des mots à conserver, car ils sont et seront toujours utiles, pertinents pour témoigner de paroles prononcées et de faits inaltérables, aussi douloureux soient-ils. Malgré leur résonnance, nous ne devons absolument pas les bannir de notre discours, les gommer de l’espace médiatique ou les évoquer par leur consonne initiale pour éviter de les dire. Il faudra bien évidemment les utiliser avec discernement dans des contextes de communication empreints de respect, de neutralité, d’empathie et favorisant l’analyse du passé, l’évolution positive du présent et le développement d’un futur meilleur.

Lisez le témoignage Les mots qui blessent