Au cours de la dernière année, le leadership de la Ville de Montréal et la police se sont alarmés plusieurs fois par rapport à une augmentation de la violence armée à Montréal. Deux nouvelles escouades de lutte contre les armes à feu ont aussi été créés et de manière combinée, elles représentent une force de 40 agents au total. Plusieurs commentateurs ont affirmé que pour remédier au problème, une augmentation du budget alloué à la police ainsi que des tactiques plus agressives sont nécessaires. Cela étant dit, une contemplation de l’année dernière nous dresse un portrait très différent et suggère que la Ville devrait privilégier une approche différente face à la violence urbaine.

Ted Rutland
Ted Rutland Professeur agrégé à l’Université Concordia

Le discours de la police en matière de sécurité publique devrait toujours être analysé avec prudence, surtout lors des moments où sa légitimité est remise en question. À l’heure actuelle, nous traversons effectivement un tel moment. L’année dernière a donné lieu à deux des plus grandes manifestations contre le racisme et la violence policière dans l’histoire de Montréal. La confiance du public envers la police a connu une baisse historique à travers le Canada. La majorité des Québécois soutiennent le définancement de la police et le réinvestissement vers des programmes communautaires et, pour leur part, 73 % des Montréalais sondés1 l’été dernier soutiennent cet objectif.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a clairement remarqué cette perte de légitimité. En septembre de l’année dernière, le directeur du SPVM, Sylvain Caron, annonçait que son équipe en ferait davantage pour promouvoir le bon travail effectué par la police dans la ville. Depuis, le département des communications du service de police a rapporté un débit constant d’histoires portant sur les arrestations pour la violence armée et la possession d’armes, et les médias les ont largement couvertes. Le nombre d’articles publiés portant sur les fusillades a aussi augmenté, même si, dans plusieurs cas, il n’y avait aucun blessé, et que ni l’auteur présumé ni la victime ne pouvaient être identifiés. Le leadership de la Ville de Montréal, y inclus la mairesse Valérie Plante, a contribué à ce discours alarmiste en affirmant à répétition qu’il y a eu une augmentation dramatique de la violence armée au cours de la dernière année.

La véracité de telles affirmations peut finalement être vérifiée, puisqu’il y a une semaine, le SPVM publiait son rapport annuel pour 2020. Ce rapport, ainsi que les données que j’ai obtenues du SPVM, réfute complètement le discours dominant de la « crise d’armes à feu ». Le nombre de crimes impliquant des armes à feu, plutôt que d’augmenter, a diminué de 20 % entre 2018 et 2020.

Les tentatives de meurtre impliquant une arme à feu ont augmenté de 68 %, mais les homicides impliquant une arme à feu ont diminué de 62 %. Toutes les autres catégories de crime impliquant une arme à feu ont aussi diminué, à l’exception d’une.

Il est frappant que la quantité de crimes reliés à la possession et au trafic d’armes a diminué de 42 %. Cela contraste fortement avec ce discours qui affirme que les rues sont pleines d’armes à feu et qu’il y a un besoin urgent pour du nouveau financement policier – au-delà du montant déjà alloué pour les deux escouades anti-armes à feu. Le crime armé est bel et bien un enjeu préoccupant. Plusieurs citoyens ont été blessés, et d’autres ont perdu la vie. Cependant, l’on ne devrait pas se préoccuper de ce type de crime davantage aujourd’hui que nous le faisions il y a deux ans.

En fait, une préoccupation exagérée par rapport à ce type de crime peut causer toute une série de problèmes sociaux. Ma recherche sur une des escouades du SPVM, « Quiétude », a révélé que l’escouade ciblait des Montréalais noirs de manière disproportionnée.

J’ai démontré qu’une personne noire est 42 fois plus susceptible d’être arrêtée et accusée par l’escouade qu’une personne blanche. En revanche, relativement peu de ces arrestations avaient à voir avec des armes à feu, et les personnes blanches arrêtées étaient plus susceptibles d’être accusées d’un crime à arme à feu – 45 % plus susceptibles que les personnes noires arrêtées. C’est le résultat inévitable d’une préoccupation exagérée par rapport au crime armé, et du préjugé répandu selon lequel ses auteurs sont probablement noirs.

Rejeter le discours de la « crise d’armes à feu » nous permet d’adopter une perspective à long terme et de répondre aux causes fondamentales de la violence. Même le SPVM admet que ces causes profondes nécessitent des investissements sociaux, plutôt que de la répression policière. Les organisations communautaires dans le nord-est de la ville, par exemple, réclament une augmentation du financement pour le soutien des jeunes marginalisés, et ce, depuis plus de dix ans. Malheureusement, leurs revendications ont été éclipsées par les articles au sujet du crime armé. Réallouer des fonds de la police vers de telles organisations, c’est un moyen pratique de mettre en œuvre le programme définancement-réinvestissement soutenu par la majorité des Montréalais.

1. Consultez le sondage de la consultation prébudgétaire 2021 de la Ville de Montréal qui montre que 18 738 personnes étaient en faveur du définancement de la police (p.3) sur les 25 804 personnes qui ont participé au sondage (p.1) Qu'en pensez-vous? Exprimez votre opinion