À l’époque où nous étions de jeunes élèves, nous avons frissonné d’horreur en voyant la navette spatiale Challenger, quelques minutes à peine après son décollage, exploser en plein vol. Ce fut un moment d’émotion viscérale, un choc physique intense. Nos collègues de classe étaient tout aussi tétanisés et abattus. Que s’était-il donc passé ?

Mary Wells, Suzanne Kresta et Patrik Doucet Respectivement doyenne de la faculté de génie de l’Université de Waterloo, doyenne au Collège d’ingénierie de l’Université de la Saskatchewan et doyen sortant de la faculté de génie de l’Université de Sherbrooke

Durant nos études de génie, nous avions déjà pris conscience de la lourde responsabilité qui incombe aux membres de la profession : garantir la sécurité des gens et les protéger. Comme l’avait résumé un de nos professeurs, une erreur commise par un médecin peut causer la mort d’une personne, mais une erreur commise par un ingénieur peut en tuer des centaines.

Entre le souvenir de l’explosion tragique de Challenger et l’émotion ressentie 35 ans plus tard lors de l’atterrissage du robot Perseverance de la mission spatiale Mars 2020, le contraste est absolu. Voilà un exemple de triomphe de l’ingénierie qui aura exigé des années de planification minutieuse et d’innovation stratégique. Le robot Perseverance sera les yeux et les mains des scientifiques et des ingénieurs sur une planète lointaine. Grâce à ses instruments miniaturisés, il analysera des centaines d’échantillons de roches et de sols. C’est un exploit dont nous n’aurions jamais pensé être témoins au cours de notre vie.

En tant qu’ingénieures et ingénieur, nous sommes fiers de ces réalisations historiques dans le domaine de l’exploration spatiale. Toutefois, nous éprouvons aussi de l’inquiétude face aux défis qui nous attendent sur Terre.

Aujourd’hui, l’humanité est aux prises avec une pandémie qui dure depuis plus d’un an. La mise au point rapide de plusieurs vaccins robustes et le déploiement de la technologie ARNr messager représentent une percée scientifique majeure. Un peu moins visibles, mais non moins remarquables, sont l’approbation rapide et la production des vaccins à l’échelle planétaire – tout une réalisation pour l’ingénierie de procédé et la production pharmaceutique. Grâce à ces efforts collectifs mondiaux, nous allons bientôt être en mesure de vaincre la pandémie ; la population pourra vivre en sécurité et retrouver une vie normale.

Autre contraste frappant avec la prouesse technique que constitue l’atterrissage d’un robot sophistiqué sur une planète éloignée : celui de l’incapacité de notre pays à approvisionner en eau potable des communautés autochtones jusqu’à ce jour.

Ou encore, la pression notable qu’exercent un grand nombre de réalisations du domaine de l’ingénierie et du progrès technique sur les fonctions naturelles de notre planète et sa capacité à soutenir les générations futures.

Comment réconcilier, du point de vue du génie, ces deux exemples de triomphe et de tragédie à la fois proches et contraires ?

Les ingénieurs conçoivent et réalisent des structures, des procédés et des produits qui ont une incidence sur notre mode de vie et transforment notre monde, y compris notre environnement naturel. Ce travail s’accompagne d’importants devoirs et responsabilités, qui obligent tous les membres de la communauté du génie – étudiants, chercheurs, professionnels – à prendre conscience des répercussions de leurs activités tant sur les populations et leurs modes de vie que sur l’environnement et les ressources naturelles.

Les 17 objectifs de développement durable (ODD) adoptés par l’ONU sont un appel mondial à agir face aux problèmes les plus urgents auxquels l’humanité et notre environnement naturel font face et à tirer profit des occasions qui se présentent. Consciente du rôle primordial que jouent les ingénieurs, femmes et hommes, en tant que chefs de file et responsables dans le domaine technologique, la communauté du génie a l’obligation et la responsabilité de porter de toute urgence son attention sur les innovations stratégiques qui permettront d’atteindre ces objectifs.

Pour ce faire, les doyennes et les doyens des établissements de génie du Canada ont développé et adopté une série de six grands défis ayant pour but d’influencer le mode de réflexion et d’action des programmes d’éducation, de recherche et de sensibilisation au génie.

Inspirés par les ODD, ces grands défis reflètent les enjeux sociaux les plus importants qui se posent pour la population canadienne. Ils constituent un ensemble délimité d’aspirations de haut niveau reflétant des problèmes vastes et axés sur l’intégration, qui revêtent une grande importance pour la société et pour lesquels des solutions sont envisageables, mais où la voie à adopter n’est pas encore claire.

La portée de ces grands défis s’étend à l’infrastructure et à ses vulnérabilités face aux changements climatiques, ainsi qu’à l’accès à des sources d’eau potable et d’énergie abordables et pérennes dans toutes nos communautés. Ils comprennent la conception de villes sûres, durables et conviviales (près de 80 % de la population canadienne vit en zone urbaine), des pratiques d’industrialisation durables et l’implantation d’une économie circulaire visant à dissocier création de richesse et consommation des matières premières.

Notre dernier grand défi cadre étroitement avec notre mission éducative. Il vise à garantir que nos programmes sont accessibles à toutes et à tous, représentatifs de la diversité canadienne, et à faire en sorte qu’ils inspirent chez nos étudiants le désir de devenir des spécialistes de l’innovation et des chefs de file au service de toute la société.

En tant que doyennes et doyen, nous sommes dynamisés par cette invitation à collaborer. Nous avons bon espoir que ces grands défis seront interprétés comme un appel à l’action lancé à nos communautés, à nos partenaires industriels et à nos gouvernements, afin que tous s’emploient à nos côtés à sensibiliser les étudiants en génie aux enjeux sociaux déterminants qui se posent pour le Canada et nos concitoyens.