C’est dans la soirée du 27 juin 1896 qu’a eu lieu la première du Cinématographe Lumière à Montréal et au Canada.

Jean-Pierre Sirois-Trahan
Jean-Pierre Sirois-Trahan Professeur de cinéma à l'Université Laval

Envoyés par la firme Antoine Lumière & ses Fils de Lyon, les « chargés de la mission de faire l’installation ici du merveilleux appareil » louent une petite salle au no 78 du boulevard Saint-Laurent, à l’angle de Viger, qui s’appelait Vitré à l’époque. Détruit par les flammes en 2016, l’édifice Robillard abritait en 1895 le Palace Theatre, une salle populaire où étaient présentées des attractions diverses, propriété d’Eugène Roy. Sans doute située à l’étage, elle devait accueillir près de 150 spectateurs. Arrivés deux semaines plus tôt par bateau, Louis Minier et son assistant Louis Pupier s’y installent.

Selon les journaux, la salle recèle une « illumination à la lumière électrique ». Comme la lanterne de projection fonctionne à l’électricité, ce théâtre convenait parfaitement. Pour s’assurer une visibilité et le soutien des pouvoirs en place, ils convient à la première le maire Richard Wilson Smith (1852-1912), un anglophone d’origine irlandaise, les représentants de la presse, les « directeurs de nos principales institutions » (sans doute les écoles dirigées par le clergé) et les patriciens de la ville.

Un « régal optique »

Il n’est pas exagéré de dire que les spectateurs présents ont vécu une expérience peu commune. Certes, à la fin de 1894, Montréal avait accueilli le Kinetoscope Edison, mais il s’agissait d’une visionneuse, un peep show où un seul spectateur regardait par un judas une image, très imprécise, qui défilait en continu ; rien à voir avec le réalisme de la projection d’images, intermittente, du projecteur Lumière.

La première fait la une de La Presse : « Dire que samedi soir a eu lieu, au No 78 de la boulevard Saint-Laurent, devant un petit nombre de privilégiés, l’inauguration du cinématographe de M. Lumière, de Lyon, c’est annoncer en termes bien peu enthousiastes, une grande chose, un évènement des plus intéressants. On est arrivé à rendre la photographie animée. Cette merveilleuse découverte, fruit de savantes expériences, de patientes recherches, est une des plus étonnantes de notre siècle, pourtant si fécond en surprises, en victoires sur les mystères de l’électricité. »

Comme beaucoup de commentateurs à l’époque, le journaliste y voit une expérience scientifique qui confine au surnaturel : « C’est ainsi que, dans la salle citée plus haut, l’on a rendu, comme dans une espèce de fantasmagorie étrange, des scènes prises en divers endroits de la France. » Il note au surplus que les « trépidations » de l’image « donnaient aux objets cette teinte vague des choses entrevues comme en un rêve ». Il entrevoit le futur de l’invention : « Pour rendre l’illusion complète, il ne manquait que les couleurs et le phonographe, reproduisant les sons. On y arrivera sous peu, croit-on. » On y arrivera, en effet, mais des décennies plus tard.

Quant à lui, le chroniqueur du Monde de Montréal Jean Badreux (alias Henri Roullaud) y va d’un lyrisme bien senti pour décrire l’appareil et « le régal optique qu’il procure » : « Je n’aime pas faire servir mes chroniques à la réclame : mais véritablement, en présence du caractère merveilleux de cette découverte, je me crois tenu de signaler à mes lecteurs l’installation du cinématographe à Montréal […]. C’est là que j’ai vu, samedi soir, au cours d’une soirée offerte à la presse et à quelques privilégiés, cette charge de cavalerie dont je n’ai pu donner qu’une idée très affaiblie, ainsi que bien d’autres scènes dont je ne parlerai pas, voulant laisser à mes lecteurs tous les plaisirs de la surprise. Désormais, l’homme, comme ses œuvres, est impérissable. »

« C’est grand, c’est beau, c’est terrible ! »

Dans la salle, un présentateur (Minier ?) annonce les titres et, sans doute, assure le commentaire en direct. Un pianiste devait accompagner les vues animées, comme ce sera le cas à Sherbrooke et à Saint-Jean. Le spectacle comportait entre 10 et 18 vues, de moins d’une minute ; la projection durait environ une demi-heure.

Alors qu’à Lyon c’est l’Arrivée d’un train en gare qui suscite les célèbres frayeurs chez le public, à Montréal, c’est la vue animée Cuirassiers : en fourrageurs (charge) qui cause une stupeur mêlée d’appréhension chez le chroniqueur : « On voit l’ardeur coléreuse des chevaux surexcités par l’impitoyable ivresse de la vitesse, on voit les hommes dirigeant et maîtrisant leurs montures, on voit les fourreaux de sabre sauter follement comme s’ils étaient animés et participaient à la fureur générale, on voit la poussière qui se soulève en clairs nuages qui semblent porter tous ces Titans. Mais ils courent toujours, ils sont tout proche, on a presque peur, on veut leur faire place, mais ils s’évanouissent et il ne reste qu’une impression profonde de ce miracle de la science. C’est grand, c’est beau, c’est terrible ! »

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEUR

Photogramme de la vue Lumière no 184 intitulée Cuirassiers : en fourrageurs (charge), tournée début juin 1896 à Beligneux, en France

Le commentateur de La Presse vit le même choc quasi physique devant cette cavalerie chargeant les spectateurs : « Elle approche, elle approche ; vous voyez chaque homme dans toute sa grandeur ; ils sont un millier ; ils arrivent à toute vitesse jusque sur le devant de la scène ; vous allez être écrasés ; mais non, tout disparaît à ce moment critique et vous restez là, bouche bée. Et la mer ? Nous l’avons vue, non pas comme une image immobile, mais roulant ses flots ; nous avons vu ses vagues déferlant mollement sur la plage ou se brisant sur les rochers ; puis retombant en flots d’écume. Rien de plus frappant. — Ça rafraîchit, s’est écrié un doux loustic. »

« Où s’arrêtera-t-on ? »

Le Cinématographe s’établira sur la Main pendant deux mois, selon l’historien Germain Lacasse, celui qui a fait la découverte de cette première projection au Canada. C’est un succès notable quand on sait qu’un spectacle ne restait habituellement qu’une semaine, deux à tout casser, dans chaque ville. Après avoir présenté leur appareil aux expositions de Toronto et de Montréal, les opérateurs Lumière entament une tournée québécoise : Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Montréal à nouveau, Saint-Jean, Farnham, Waterloo, Saint-Hyacinthe, etc. Plusieurs opérateurs Lumière vont sillonner la province, l’Ontario et les Maritimes dans les années qui suivent.

PHOTO COLLECTION CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE

Retrouvé en Ontario en 1995, le cinématographe no 16 qui aurait servi à la première projection.

Le Cinématographe Lumière est inauguré à Montréal à un moment où la « Métropole du Dominion » s’installe de plain-pied dans la modernité. Par sa mise en crise de la perception quotidienne, l’appareil d’Auguste et Louis Lumière participe alors pleinement à l’effervescence de cette fin de siècle, où de nombreuses inventions procurent ce que le poète Charles Baudelaire a décrit comme les chocs de la vie moderne, bousculant ainsi les manières d’être au monde promus par la tradition.

Selon le journaliste de La Presse : « Nous avons eu d’abord le télégraphe, puis le téléphone, puis le kinétoscope d’Edison, et maintenant, nous sommes arrivés au cinématographe. Où s’arrêtera-t-on ? »

Lorsqu’ils déambulaient sur le boulevard et payaient leur entrée « 10 centins » pour assister à ce spectacle optique qui reconstituait « la vie, ou du moins ses apparences » (Badreux), les flâneurs montréalais se doutaient-ils que cette invention nouvelle allait bouleverser profondément la culture du siècle à venir ?