Cette fête du Canada appelle au courage face à l’urgence d’agir

Michaëlle Jean
Michaëlle Jean Ancienne gouverneure générale du Canada et ex-secrétaire générale de la Francophonie

De nombreux Canadiens peinent à respirer normalement cette année. Ni le cœur ni l’esprit ne sont à la fête.

Des effets secondaires et, qui sait, peut-être permanents, des suites de l’attaque violente du coronavirus sur nos poumons, à la chaleur étouffante que nous inflige actuellement le dérèglement climatique, à la pression meurtrière du racisme systémique sur tant de vies, en passant par la découverte effroyable d’un millier de tombes anonymes d’enfants morts dans ces infâmes « pensionnats indiens », à la culpabilité suffocante qui accompagne notre prise de conscience croissante de cette histoire génocidaire, l’année 2021 marquera un tournant pour la fête du Canada.

Plus que jamais, nous devons partager le sens de notre histoire collective et l’importance d’unir nos efforts.

« Quand le présent ignore les torts du passé, l’avenir n’a de cesse de se venger. »

Ce sont les mots que j’ai choisis, il y a 12 ans, pour m’adresser aux femmes, aux hommes survivants des pensionnats indiens, à leurs enfants et à leurs petits-enfants, ainsi qu’à tout le pays, lorsqu’en qualité de gouverneure générale, j’ai lancé la Commission de vérité et réconciliation.

« C’est pourquoi, ai-je ajouté, nous ne devons jamais, au grand jamais, nous détourner de chaque occasion qui nous est offerte de confronter l’histoire ensemble – chaque occasion de réparer un tort doit être saisie. »

Aujourd’hui, nous sommes appelés à reconnaître, à expier, de manière tangible, les injustices, la cruauté d’un système qui a arraché à la vie, à leurs parents, à leurs communautés, de jeunes autochtones, pour les soumettre aux pires formes de violence institutionnelle, culturelle, psychologique, physique et d’abus sexuels. Le comble de l’atrocité a été de forcer d’autres de ces jeunes victimes à enterrer leurs petits camarades sacrifiés, dans un silence mortuaire, ultime barrage à la vérité.

Alors que sont mis au jour, par centaines, les lieux de sépulture de ces enfants dont les parents avaient perdu toute nouvelle, toute trace, et que nous savons combien la capacité de vivre de la plupart des autres a été si profondément ébranlée, leur identité saignée à blanc, que peut donc célébrer le Canada ?

Il nous faut reconnaître et partager la souffrance indicible des disparus, et le deuil insondable de celles et ceux qui les pleurent. Il nous faut ressentir la morsure de la honte que l’on ait laissé tout cela se produire, de manière systémique, avec l’ignoble complicité des gouvernements fédéral, provinciaux, municipaux et des Églises, pendant plus d’un siècle, jusque dans les années 1990. Nous avons détourné le regard et sommes restés sourds aux appels incessants de ces familles.

Ce chapitre de l’histoire n’est pas une affaire autochtone, il nous concerne tous, c’est à cela qu’il nous faut réfléchir, surtout aujourd’hui.

Chaque pays est issu d’une histoire, jamais simple, parfois très complexe, toujours empreinte de souffrances. Le Canada n’y échappe pas.

Or, c’est plus que la poursuite d’un exercice de vérité qui s’impose. Nous voici rattrapés par les faits les plus atroces et le moment est venu d’assumer pleinement les impacts dévastateurs de ce dispositif cruel qui a broyé des vies sur des générations, et dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui : la déstructuration radicale, violente et la déconsidération des populations autochtones, ce mal de vivre criant en leur sein, le nombre affolant de décrochages scolaires et de suicides chez les plus jeunes et la pauvreté extrême.

S’il est une responsabilité suprême qui nous incombe, pour aller de l’avant et faire corps, c’est le devoir de mémoire. Pas une question, pas une décision, pas un choix, pas une politique publique ne doit s’y soustraire. Savoir d’où nous venons nous permet de mieux comprendre, pour ensuite tracer la voie vers le cap que nous souhaitons atteindre ensemble.

Au cœur des épreuves nombreuses et déstabilisantes générées par la pandémie, des voix ont surgi des lieux de tous les exclus et de partout au Canada, ce pays que nous voulons aussi bon qu’il est beau, ce pays que nous aimons tant célébrer comme celui de toutes les possibilités. Ces voix ont su dire avec force l’urgente nécessité de repenser nos façons de faire pour plus de justice, d’équité, de reconnaissance et de responsabilité.

Éradiquer le racisme systémique, produit de cette même histoire de domination, d’infériorisation et de totale dépossession qui a sévi pendant des siècles au Canada comme ailleurs, et dont les peuples autochtones et les communautés noires portent encore douloureusement les stigmates, est devenu une exigence incontournable.

Et j’insiste sur cette exigence qui nous concerne de façon collective et qui est une responsabilité à partager, de manière inclusive.

J’en parle en connaissance de cause. La Fondation Michaëlle Jean n’a de cesse, depuis 10 ans maintenant, de labourer ce terrain et d’ouvrir, dans tout le Canada, des espaces de réflexion, de parole pour que toutes ces voix soient entendues, en particulier celles de jeunes exclus et marginalisés, que nous savons porteurs d’initiatives citoyennes courageuses et de solutions innovantes. Le Sommet pancanadien des communautés noires pour l’éradication du racisme systémique et de ses conséquences en est un de ces espaces solides et mobilisateurs. Les yeux tournés vers l’avenir, nous travaillons dès à présent avec le Collectif des arts autochtones du Canada/Indigenous Arts Collective of Canada, un organisme à but non lucratif dirigé par des femmes autochtones, à l’appui d’activités de commémoration, de sensibilisation et d’apprentissage qui auront lieu le 30 septembre, Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Parce que l’art a ce pouvoir de rassembler, d’agir sur les consciences, de rejoindre les cœurs et les esprits.

Notre pays est riche de tout ce que nous sommes, sur le plan individuel et collectif, nos expériences, nos nombreux traits de civilisation, nos langues, nos cultures et nos vies.

Cette fête du Canada nous appelle au courage et à l’urgence d’agir.