Le président Joe Biden est arrivé aux récents sommets du G7 et de l’OTAN avec une idée en tête : constituer une alliance des démocraties afin de contrer ce que les Américains estiment être l’influence et les pratiques « néfastes » de la Chine dans de nombreux domaines. L’affaire a fait long feu, et c’est tant mieux.

Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon Chercheur au CERIUM de l’Université de Montréal et ex-conseiller politique du ministre des Affaires étrangères (2016-2017)

Cette idée n’est pas nouvelle. En son temps, Donald Trump caressait le même projet, dont il avait confié la maîtrise d’œuvre à son secrétaire d’État Mike Pompeo. Idéologue fanatique proche de la droite chrétienne, Pompeo s’était entouré d’une équipe de croisés pour qui la Chine est un monde étranger où rien n’est normal : ni son économie, ni son système politique, ni ses forces armées, ni ses étudiants à l’étranger, ni ses diplomates. Cet État « sauvage », comme les grandes puissances en rencontraient tant à la fin au XIXe siècle lors de leurs expéditions coloniales, était considéré à Washington comme en-dehors de l’humanité et demandait un traitement spécial. Pompeo voulait élever la rivalité américano-chinoise à une confrontation civilisationnelle et raciale.

L’administration Biden a rapidement enterré cette fixation raciale. Mais si elle a adopté une stratégie plus douce envers la Chine, l’objectif reste le même : empêcher sa montée en puissance.

Lors de la première rencontre en mars entre représentants américains et chinois, Washington a sciemment mis en scène l’antagonisme entre les deux pays au cours d’une confrontation télévisée très peu diplomatique.

Cette démonstration de force avait un double objectif : convaincre l’opinion américaine que Biden était aussi dur que Trump envers le régime chinois et inciter les alliés à se rallier à sa croisade anti-Chine.

Le président Biden espérait engranger les bénéfices de cette posture lors des sommets du G7 et de l’OTAN. Pour ce faire, il a envoyé au front son conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, avec un seul mot d’ordre : « Les démocraties et personne d’autre, pas la Chine ou d’autres autocraties, doivent écrire les règles du commerce et de la technologie pour le XXIe siècle. »

Dicter sa volonté

Les Américains, qu’ils soient républicains ou démocrates, n’en démordent pas. Ils restent convaincus qu’ils peuvent encore dicter leur volonté au reste du monde sans se soucier des intérêts des autres. Le diktat de Sullivan révèle la mentalité de guerre froide qui règne toujours à la Maison-Blanche malgré le passage du temps : les règles sont définies par l’Occident – lisez Washington – et imposées aux autres. Mais ce qui était encore possible au sortir de la Seconde Guerre mondiale ou même il y a une trentaine d’années ne l’est plus. La contestation de l’ordre libéral international n’est pas le fait des seules autocraties. Le phénomène est mondial et touche tous les États, petits ou grands. Le limiter aux agissements de la Chine est aussi réducteur que dangereux.

Aujourd’hui, ce sont aussi les pays « libres » et ceux en développement qui contestent la puissance des GAFA, les violations américaines du commerce, la domination des cinq grands au Conseil de sécurité, la mainmise occidentale sur les grandes institutions financières, les interventions militaires illégales, en Irak comme en Crimée.

En arrivant aux rencontres du G7 et de l’OTAN, Biden et son équipe ont bien senti que l’épisode Trump avait changé la donne. Les Européens, pas tous, en ont profité pour relever la tête face à l’Amérique. La Chine, plus que la Russie, puissance marginale et en déclin, a monopolisé les discussions et souligné les lignes de fractures entre alliés, malgré la solidarité de façade affichée dans des déclarations finales trop optimistes pour être prises au sérieux.

Car la réalité, quelle est-elle ? Les Européens, comme les Asiatiques, n’entendent pas se laisser entraîner par les États-Unis dans une confrontation avec la Chine. Avant même les deux rencontres de cette semaine, les ministres des Affaires étrangères de l’Irlande, de la Hongrie et de la Pologne étaient à Pékin par affaires. De son côté, la France a mis en garde les États-Unis. Le président Macron a plaidé pour l’indépendance de la France lorsqu’il « s’agit de [sa] stratégie à l’égard de la Chine » et a averti l’OTAN « que la Chine ne fait pas partie de la géographie atlantique ».

À l’autre bout du monde, c’est la même musique que l’on entend. La semaine dernière, Pékin a conclu un accord avec les 10 pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est afin de donner un caractère stratégique à leurs relations. Pour sa part, malgré de vives pressions des États-Unis et de l’Australie, la Nouvelle-Zélande a décidé de resserrer ses liens avec Pékin. Et Angela Merkel pense se rendre en Chine, son premier partenaire commercial, afin de saluer le président Xi avant sa retraite de la chancellerie. Tous ces liens et toutes ces actions parlent plus fort que toutes les déclarations finales.

Le pari fondé sur l’isolement de la Chine pour mieux la contenir relève de l’illusion. Il ne mènera qu’à la division en Occident et à une vive réaction d’autres pays en émergence qui craindront de subir la même médecine. La revitalisation du multilatéralisme passera par une plus grande coopération internationale et par la prise en compte des intérêts de chacun, et non par l’établissement de nouveaux blocs antagonistes.