Assis à l’extérieur de mon café préféré où l’on sert le meilleur espresso de ma rue, établissement qui est tenu par un Tunisien, je regarde la faune montréalaise passer. Un vrai carnaval de gens de toutes sortes qui ont chacun à leur façon trouvé une identité et qui plus souvent que par le passé (du moins, il me semble) l’expriment fièrement.

Rudy Barichello
Rudy Barichello Cinéaste

Montréal. Ma ville natale. Né de parents immigrants italiens dans le quartier de Parc-Extension (Park-Ex), je ne parlais que l’italien jusqu’à l’âge de 6 ans. Je suis entré à l’école anglaise parce que mon père immigrant catholique y a été accueilli à bras ouverts tandis que l’école française du quartier lui a fait une moue de mépris. J’ai donc été scolarisé en anglais jusqu’à l’université (un peu par accident) à la suite du rejet des immigrants par les commissions scolaires francophones de l’époque.

Mon père, qui n’avait qu’une deuxième année primaire, était ouvrier dans une fonderie où tous les boss étaient anglais. Ses copains-collègues étaient surtout francophones. Il écoutait la télé en français. Le cadran de la télé était barré au Canal 10. Une fois de temps en temps, on écoutait Radio-Canada, jamais CBC. Enfant, j’ai connu La patrouille du cosmos et non Star Trek, Colombo enquêtait en français. J’ai écouté avec émotion Des souris et des hommes et Médée aux Beaux dimanches et le hockey, c’était avec le français impeccable de René Lecavalier.

Plus tard, j’ai trippé sur Offenbach dans une église, ELO sur l’île Sainte-Hélène, j’ai aimé Cohen, Joan Baez, Charlebois et Beau Dommage.

Mon père qui vivait en français et en italien a détesté le PQ, la loi 101 et tout ce branle-bas parce qu’à tort et à travers, il avait l’impression qu’on l’accusait d’être un assimilateur, un colonialiste, lui l’immigrant.

Il disait que les nationalismes commencent toujours en chantant et se terminent en tuant. Il avait, après tout, survécu à Mussolini et à une grosse guerre. Moi, j’aimais bien Lévesque et Godin et je croyais qu’il fallait redresser la barre, protéger le français, l’affirmer haut et fort. Mais j’admirais aussi Trudeau, je vibrais (et je vibre encore) à l’idée d’un pays multiculturel moderne qui se retrouve non autour d’une race, d’un groupe ethnique ou d’une langue, mais plutôt autour de valeurs communes de droits, de libertés et de solidarités. Un pays peu nationaliste qui célèbre la diversité et qui la conserve précieusement.

Mes identités multiples se retrouvent là et ici et partout. Je suis Italien de Montréal, fier des fjords du Saguenay et de ce fleuve qui devient une mer. Je suis aussi fier d’un Canada qui est multiculturel par choix, par loi. Toutes ces identités cohabitent, m’animent, se contredisent parfois. Je suis parfois hypocrite comme mes identités le sont. J’aime bien la croix du mont Royal, mais elle m’énerve quand on me passe la loi 21 comme étant laïque pour cacher son racisme.

Je suis fier de mon Canada qui nomme le racisme systémique de notre pays et j’ai honte de mon Québec qui fait des acrobaties pour le nier, soutenu par les chroniqueurs ethnolinguistiques qui se victimisent tout seuls sans comprendre qu’ils font partie d’une grande culture québécoise.

Je crois à cette culture montréalaise et québécoise et canadienne. Quand je voyage, je la chante. Elle est forte et belle et moderne en français et en anglais, dans les langues autochtones et les centaines de langues des immigrants. Mais quand je voyage, mon passeport est collé à mon carnet de notes, car je transporte mon identité, complexe et unique avec moi… une identité qui évolue (comme le Québec) au fil des rencontres.

Si on veut protéger la culture du Québec, il faut créer librement et repousser la « Netflixation » de notre univers. Non pas en minimisant l’immigration ni les institutions anglophones de Montréal ni en limitant l’accès des francophones. Lorsque je tiens une conférence en Thaïlande ou en Inde, à la table il y a des Vietnamiens, des Indiens, des Finlandais, des Japonais, des Lituaniens, des Australiens, des Chinois et bien d’autres. La langue commune, l’espéranto qui s’est imposé, c’est un anglais plutôt étrange et parfois risible. Moi qui ai étudié toute ma vie, je le comprends moins bien qu’un Asiatique. Qu’on le veuille ou pas, c’est le monde moderne. Moi, Italien de Montréal, fier Québécois du Canada, je prends place à la table du monde moderne par mes identités multiples qui incluent d’être résidant d’une ville qui a la force du français et de l’anglais comme cultures historiques et uniques. Le français, je ne l’ai pas appris à l’école, mais par amour.