Après chaque élection et remaniement, des experts demandent au gouvernement canadien de publier un livre blanc sur ses priorités en matière de politique étrangère. Or, la plus grande priorité internationale du Canada a déjà été annoncée et elle est toujours en vigueur. Il s’agit de la mise en œuvre d’une politique étrangère féministe.

Laurence Deschamps-Laporte
Laurence Deschamps-Laporte Professeure invitée en science politique et chercheuse invitée au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal*

Quelques mois après le dévoilement de la nouvelle politique d’aide internationale féministe du Canada en 2017, Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires étrangères, a commencé à définir la politique étrangère dans son ensemble comme étant féministe en déclarant : « Nous avons besoin d’un programme féministe militant. » Selon elle, une politique étrangère féministe n’est « pas simplement un geste politiquement correct ou un signe de notre vertu, c’est une solution intelligente et pratique pour répondre aux besoins concrets de sécurité ».

Cette refonte stratégique fut renforcée par son successeur, François-Philippe Champagne, pour qui il ne s’agit pas, avec cette approche, « de renforcer le pouvoir des femmes, [car] elles sont déjà fortes ». Il s’agit plutôt « d’abattre les entraves à leur pleine émancipation, à leur leadership ». Et l’actuel ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, a repris le flambeau en s’engageant à publier d’ici peu un énoncé politique détaillant les rouages et objectifs de cette politique.

Un tel énoncé ne doit pas s’arrêter à un exercice de communication politique : il doit refléter le réel potentiel de transformation que présente une approche féministe.

La diplomatie canadienne ne fait pas « cavalière seule ». Depuis l’adoption d’une politique étrangère féministe par la Suède en 2014, quatre autres pays, en plus du Canada, se sont réclamés de cette approche : le Mexique, le Luxembourg, la France et l’Espagne.

Le féminisme en pratique

Il y a plusieurs féminismes et le fil conducteur qui les unit est la nécessité de repenser fondamentalement les relations de pouvoir. Ce travail commence par l’égalité des genres, mais ne s’arrête pas là.

En développement, une approche féministe oriente les programmes afin qu’ils visent à renverser les oppressions et à sortir les populations de la pauvreté. Les solutions doivent être co-élaborées avec les mouvements sociaux sur le terrain afin d’éviter de reproduire des relations coloniales.

Sur le plan commercial, les accords de libre-échange doivent prendre en compte les plus vulnérables et renforcer les droits des femmes et des travailleurs. À ce titre, le Canada fut le premier pays du G20 à inclure un chapitre sur le genre dans son accord avec le Chili en 2017.

En matière de défense, l’approche féministe dicte non seulement de mettre fin aux violences sexuelles abjectes parmi nos forces armées, mais aussi de valoriser, de promouvoir et de déployer des femmes et des militaires issus de la diversité. Il est en effet impératif de réinventer complètement les modèles de masculinité inculqués au sein de l’institution. On se doit également de repenser les institutions de sécurité internationale. À titre d’exemple, le Canada a lancé l’initiative Elsie pour la participation des femmes dans les opérations de paix afin de lever les nombreux obstacles qui les empêchent de contribuer pleinement au maintien de la paix.

En diplomatie, les femmes doivent représenter la moitié des nominations, et les nominations dans leur ensemble doivent refléter la diversité de notre société. Il reste encore du travail à faire, surtout en ce qui a trait aux postes diplomatiques les plus importants. Si les grandes négociations internationales ont été historiquement confiées à quelques hommes, il faut les décloisonner et faire une place à la société civile. Pour sortir des impasses de sécurité internationale, on se doit d’écouter celles qui sont impliquées sur le terrain et qui ont déjà longuement réfléchi aux solutions potentielles aux conflits qui les affectent.

L’urgence féministe

Une politique étrangère féministe n’est pas un silo de programmes qu’on peint en rose à l’intérieur d’un seul ministère. Il s’agit d’un réel changement de paradigme. Ce n’est probablement pas une coïncidence si la fougue féministe du gouvernement du Canada et de la société civile fut à son apogée pendant les années Trump, alors que les mouvements féministes sentaient le sol se dérober sous leurs pieds.

Bien que l’administration Biden ait une posture beaucoup plus en phase avec ces derniers, il reste que la pandémie a profondément fragilisé les gains effectués au fil des décennies à l’échelle mondiale en matière d’égalité des genres. Il y a donc toujours urgence. Le Canada devra faire preuve d’ambition en réaffirmant à chaque occasion cette pratique du féminisme sur la scène internationale et en faisant des gestes concrets. Ce ne sera pas chose facile. Le féminisme dérange, mais il est porteur de changements bénéfiques à tous et à toutes.

* Laurence Deschamps-Laporte a conseillé trois ministres des Affaires étrangères du Canada.