En réponse au texte de Frédéric Bastien, « La CAQ liquide notre héritage occidental »*, publié le 16 avril

Guillaume Tremblay Guillaume Tremblay
Professeur d’histoire au Collège André-Grasset et chargé de cours à l’Université de Montréal*

Depuis quelques années déjà, un processus de révision et de réforme du programme collégial de sciences humaines a été entamé. Alors que la réforme entre dans sa dernière étape et que les différents cégeps préparent son implantation prévue pour l’automne 2022, une étrange levée de boucliers se manifeste dans l’espace médiatique québécois.

Soudain, divers intervenants prennent la parole pour dénoncer un volet spécifique de la réforme : le nouveau cours d’histoire ! Le dernier en date est l’historien et candidat défait à la chefferie du Parti québécois, Frédéric Bastien.

Aveuglé par ses lubies civilisationnelles, l’historien y va d’amalgames et de circonvolutions qui auraient fait rougir de honte les plus grands sophistes de l’Antiquité dont Bastien prétend pourtant défendre l’enseignement.

Bastien présente le processus de réforme comme un projet politique secret porté par un groupuscule de professeurs et de bureaucrates idéologues visant à « liquider le cours de civilisation occidental », voire son héritage entier. En renvoyant à un colloque marginal de l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Québec (APHCQ), il suggère que ce projet suit son cours malgré une opposition de la majorité des professeurs d’histoire du Québec.

En présentant les choses ainsi, Bastien néglige 1) le fait que la réforme ne concerne pas seulement le cours d’histoire, mais le programme de sciences humaines dans son ensemble, 2) que le processus de réforme est absolument conventionnel et semblable à celui s’opérant en sciences de la nature, 3) que l’adhésion à l’APHCQ se fait sur une base volontaire et qu’elle ne regroupe aucunement tous les professeurs d’histoire du Québec, 4) que son colloque de 2018 ne regroupait même pas la majorité de ses membres et qu’à son congrès suivant (nettement plus populeux), une très forte majorité de membres se sont prononcés en faveur de la réforme, 5) qu’il y a à peine deux semaines une lettre d’appui au nouveau cours, signée par plus de 60 professeurs d’histoire au collégial provenant de 25 cégeps différents a été envoyée à la ministre Danielle McCann. Tout cela nous éclaire sur la forme malhonnête de la lettre de Bastien, mais qu’en est-il du fond ?

Actualiser les savoirs

Pour Bastien, le changement de cours, au collégial s’inscrit dans un contexte plus large d’effacement de l’Occident et de déni de soi (« [l]’heure est à l’expiation et à l’effacement de soi »). Il fait d’une réforme scolaire visant l’actualisation des connaissances, des savoirs et de l’enseignement, une variante locale d’une conspiration ourdie depuis les couloirs de l’Académie et les antichambres de la bureaucratie, et visant la négation d’un nous qu’il n’ose pas définir. Ces affirmations qui se fondent sur des fantasmes ne peuvent être démontrées, il n’est donc point besoin de les démonter. Il serait toutefois essentiel de nommer ce qui est trop souvent marginalisé dans les débats sur le nouveau cours d’histoire.

Dans l’espace médiatique, à l’extérieur des cercles enseignants, la réforme est trop souvent entendue comme se faisant contre le cours de civilisation occidentale et non pas pour le cours d’histoire mondiale.

Ce faisant, on évacue la raison première de ce changement, soit l’actualisation des savoirs et de l’enseignement. Ainsi, plutôt que de nous intéresser à ce que l’on met de côté, réfléchissons à certains des éléments que nous gagnons : 1) Le nouveau cours permettra d’approfondir certains enjeux des derniers siècles essentiels à la compréhension de notre monde et qui tendent à être négligés faute de temps dans le cursus actuel (impérialismes contemporains, nationalismes, génocides, mouvements migratoires, mouvements féministes, etc.), 2) le cours sera mieux à même de lier les savoirs avec les tendances de la discipline historique des dernières décennies (histoire comparée, histoire transnationale, histoire connectée, etc.), 3) le cours, plutôt que d’effacer la civilisation occidentale, permettra davantage de la situer par rapport aux autres réalités mondiales ; qu’est-ce qui lui est propre ? qu’est-ce qu’elle partage ?

Le cours d’histoire mondiale ne sera pas une histoire en silos, traitant indépendamment et à parts égales chaque partie du monde. Il sera davantage un cours d’histoire globale permettant de comprendre comment, au cours des cinq ou six derniers siècles, s’est formé cet espace que nous appelons le monde, comment ses différentes parties sont entrées en contact et comment ses nouvelles connections ont, à bien des égards, déterminé la réalité que nous partageons aujourd’hui. Et ce contexte nous permettra indéniablement d’évaluer le rôle qu’y joue l’Occident, et la place qu’y occupe le Québec.

* L’auteur est membre de l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Québec

(Re)lisez le texte de Frédéric Bastien