La qualité du journalisme qu’on retrouve à la télé, à la radio, sur le web et dans la presse écrite dépend d’une condition essentielle : la capacité qu’ont les journalistes à faire la collecte d’informations sur le terrain pour rapporter la nouvelle.

Catherine Tait Catherine Tait
Présidente-directrice générale de CBC/Radio-Canada

Les journalistes agissent à titre de contre-pouvoir en obligeant les autorités publiques à rendre des comptes, en révélant les pratiques commerciales douteuses, en relatant les faits sur la COVID-19, et en témoignant d’enjeux complexes liés à la justice sociale.

À un moment où la désinformation a le vent dans les voiles, le besoin d’une information fiable et vérifiée n’a jamais été aussi crucial. La capacité des médias d’information à remplir ce devoir est toutefois menacée par une recrudescence de la violence envers les journalistes, qui touche tout particulièrement les femmes.

Les agressions en ligne visant à réduire les femmes journalistes au silence ont progressé de façon « exponentielle et incontrôlable », selon un rapport de l’UNESCO paru l’an dernier1.

Ce rapport révèle que 73 % des femmes journalistes interrogées ont subi des violences en ligne, et que 20 % ont aussi été victimes de violences hors ligne découlant d’attaques subies sur le web.

Cette tendance à la hausse a aussi été soulignée l’été dernier par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) dans une lettre ouverte dénonçant plusieurs cas d’agressions contre des journalistes lors de manifestations antimasques. La FPJQ y notait que les femmes journalistes étaient « plus souvent visées par des agressions physiques ou à caractère sexuel ».

Les conséquences de la haine en ligne

Partout dans le monde, les femmes qui travaillent dans le domaine de l’information apportent un éclairage différent sur les enjeux au cœur de l’actualité. Elles le font en empruntant des angles nouveaux et en donnant la parole à des communautés sous-représentées. À CBC/Radio-Canada, 57 % de nos journalistes sont des femmes. Il est évident que leur présence fait de nous de meilleurs médias.

Ces femmes sont quotidiennement la cible de violences en ligne, allant des commentaires misogynes aux menaces d’agressions physiques, parfois même à l’endroit de leurs familles.

Selon Reporters sans frontières, ce climat a pour effet d’inciter plusieurs femmes journalistes à travers le monde à s’autocensurer (48 %), quand elles ne tournent pas carrément le dos à la profession (21 %)2.

Les femmes journalistes racisées sont encore plus susceptibles d’être prises pour cibles. Une étude d’Amnistie internationale menée au Royaume-Uni et aux États-Unis révèle que les femmes racisées, en journalisme ou en politique, ont 34 % plus de risques d’être prises à partie dans des messages injurieux sur Twitter, une proportion qui grimpe à 84 % pour les femmes noires. Ces femmes sont pourtant essentielles pour nouer des liens de confiance avec des communautés sous-représentées, faire entendre leur perspective et leur réalité, et ainsi bâtir une société réellement inclusive.

Aucun journaliste ne peut se passer de l’outil puissant qu’offrent les réseaux sociaux pour amplifier la visibilité de leurs reportages et pour interagir avec les citoyens. Résoudre l’intimidation en délaissant cet outil n’est donc pas une option.

Le rôle des médias et des gouvernements

Le problème de la violence envers les femmes journalistes concerne tout autant les médias publics que privés, comme en témoigne l’agression de la journaliste Kariane Bourassa de TVA Nouvelles, en marge d’une manifestation contre les mesures sanitaires. Le phénomène n’épargne pas non plus les animatrices radio et télé.

IMAGE TIRÉE DE FACEBOOK

Kariane Bourassa, de TVA nouvelles, a été victime d’une agression lors d’une manifestation antimasque à Québec à l’été 2020.

Alors que peut-on faire ? À CBC/Radio-Canada, nous soutenons nos journalistes, nos animatrices et nos réalisatrices à l’aide de formations et de stratégies. Sur le terrain, nous pouvons embaucher du personnel de sécurité, et sur le web, nous offrons des conseils et des outils de surveillance et de protection contre les attaques en ligne. Nous pouvons également faire appel à la police. Nous demandons aux plateformes de réseaux sociaux d’agir. Ce n’est toutefois pas suffisant, et c’est pourquoi nous lançons, à CBC/Radio-Canada, une initiative visant à établir ce que nous pouvons faire de plus pour protéger nos journalistes.

Les parlementaires ont aussi un rôle à jouer. Le gouvernement britannique a récemment dévoilé un plan d’action national pour protéger les journalistes contre les agressions et le harcèlement. Ici au pays, le gouvernement fédéral a promis de déposer un projet de loi visant à lutter contre les discours haineux en ligne au cours des prochaines semaines. Nous aimerions que ce projet de loi reconnaisse la particularité des menaces auxquelles les femmes journalistes sont confrontées.

Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux doivent aussi renforcer sans tarder leurs politiques contre les comportements haineux. L’Australie a déposé un projet de loi qui exigerait des réseaux sociaux et d’autres plateformes numériques qu’elles retirent, dans un délai de 24 heures, des contenus nuisibles, sous peine de recevoir une amende et de voir leur site bloqué. C’est un bon début. Lutter contre les agressions en ligne nous aidera à les prévenir dans le monde réel.

Nous sommes tous responsables. Si nous ne défendons pas la voix des femmes, y compris celle de nos journalistes, nous finirons tous par en payer le prix.

1 Lisez le rapport de l’UNESCO

2 Lisez l’enquête de Reporters sans frontières